Les Yogis dans la peinture de l'époque moghole en Inde

Claire Arthus-Champon (juin 2016, dossier dans le cadre du DU Histoire et Littérature indiennes)


LES YOGIS dans la PEINTURE de l'époque MOGHOLE en INDE

 


figure 1. Bhairavi Devi avec Shiva, attribué à Payag. Inde, dynastie moghole,1630-35
Metropolitan Museum of Art

 

Les plus anciennes peintures connues en Inde sont celles des grottes bouddhiques d’Ajanta (II° s av JC), puis les premières illustrations ornant les manuscrits bouddhiques et jaïns (dans une version de la Subahukatha, texte jaïn de 1288). L’arrivée des musulmans turcs puis le règne relativement stable des empereurs moghols pendant près de trois siècles (1526-1858) vont permettre le développement d’un mélange unique de style indien-persan-islamique, en particulier dans les domaines de l’architecture et de la peinture.
En effet, ces souverains ont non seulement unifié une grande partie du territoire de l’Inde et créé son organisation administrative, mais ont aussi porté un vif intérêt pour la philosophie et les arts. Dans les ateliers impériaux, les artistes ont produit un grand nombre de peintures mettant bien sûr en avant les réalisations matérielles des empereurs et l’opulence de la cour, les contes et les récits épiques, mais également la recherche de la connaissance et de la sagesse comme le montrent les miniatures décrivant des rencontres avec des ascètes, des portraits de yogis et l’illustration de traités de yoga.

 

Le rôle des empereurs moghols dans l’évolution de la peinture en Inde

 

Babur (1° empereur, 1526) a inauguré la tradition des Mémoires que ses successeurs poursuivront, en confiant leur rédaction à des écrivains biographes. La chronique de chaque règne est illustrée par les peintres des ateliers royaux : les hauts faits de l’empereur, mais aussi les évènements de sa vie  quotidienne tels que les audiences et réceptions officielles, les chasses royales et fêtes. Il s’agit d’abord d’exalter l’autorité du pouvoir impérial en évoquant la grandeur du souverain et le faste de sa cour dans une atmosphère idéalisée. L’essor de l’art de la miniature se fera surtout  à partir du règne de son fils Humayun (1530-1540) qui s’est passionné pour cette forme d’art au contact d’artistes persans lors de son exil. De retour en Inde, il a encouragé les lettres et l’art du livre en invitant des artistes à l’accompagner pour créer un atelier impérial, mêlant ainsi les traditions picturales persanes aux indiennes, dans un style très réaliste.
Akbar, fils d’Humayun (1556-1605), faisant preuve de tolérance et d’estime pour les diverses religions, a organisé l’empire d’une façon solide. Protecteur et mécène des artistes, et la cour devenant plus sédentaire, il a pu donner un élan considérable à l’activité des ateliers avec une abondante production de manuscrits illustrés. Sa curiosité pour les personnages historiques a favorisé l’art du portrait, à l’encontre des règles de l’orthodoxie islamique. Si l’influence des maître persans prédomine tout d’abord (aspect stéréotypé des personnages, visages de ¾), il y a progressivement une indianisation de la figure humaine (visages de profil) puis une assimilation de techniques et modèles européens découverts par le contact avec les missionnaires jésuites portugais installés dans la région de Goa (découverte des perspectives, précision dans les détails, apparition des drapés, etc.).  Les artistes signaient rarement leurs œuvres car le travail était encore généralement collectif avec des calligraphes, des dessinateurs, des coloristes et des relieurs.  

 


figure 2.

 

L’empire vit une période de prospérité sous Jahangir (1605-1627). Amateur de musique, architecture et peintures délicates, cet empereur s’entoure d’artistes talentueux auxquels il offre des titres honorifiques. Les miniatures sont souvent signées car la sélection des artistes et l’accent mis sur la création personnelle permettent au génie individuel de se manifester (ex : Govardhan). Le répertoire s’élargit encore avec des scènes plus intimistes, des portraits mais aussi des planches animalières et florales. A partir du XVII° siècle, les miniatures retrouvées proviennent pour la plupart de manuscrits jadis reliés en albums, les muraqqa’ (assemblages), dans lesquels les peintures de sujet similaire sont réunies par paires agrémentées de bordures décoratives finement travaillées.
Grand amateur de joyaux (Trône du paon) et d’architecture (Taj Mahal), Shah Jahan (1628-1658) est le dernier empereur à encourager les peintres, dans une démarche surtout esthétique et décorative, et bon nombre de portraits de cette époque sont de vrais chefs-d’œuvre.

A la fin de son règne pointe l’influence religieuse du sunnisme orthodoxe au détriment de la liberté d’inspiration des artistes, préfigurant ce qui se passera sous Aurangzeb (1658-1707) avec un désintérêt voire une hostilité pour les arts entraînant la fermeture des ateliers impériaux et le départ des artistes vers des cours provinciales dont les ateliers se développeront. L’art moghol perd de son raffinement car la clientèle est moins aristocratique dans ses goûts et ses moyens et les artistes feront alors de nombreuses copies d’œuvres existantes.

Depuis les enluminures et miniatures des premiers manuscrits illustrés, en passant par les folios, albums et rouleaux, ces œuvres montrent que les yogis, comme les intellectuels et les artistes étaient largement intégrés à la cour, apportant une vision diversifiée et harmonieuse de l’empire.

 

La représentation des yogis

 

Renonçants et ascètes
Yogi ou yogin (yogini au féminin) désigne les ascètes hindous dont la quête spirituelle passe par un travail du corps ou de l’esprit. Pour Mircea Eliade, « le yoga désigne généralement toute technique d’ascèse et toute méthode de méditation, valorisées différemment par les multiples courants de pensée et mouvement mystiques indiens. »

Après les premiers grands classiques de la littérature persane illustrés (Tuti Name et Hamza Name), les ouvrages ont commencé à servir la propagande impériale, illustrant bien sûr les qualités guerrières et politiques des souverains, mais également leur ouverture d’esprit.
Jahangir dans ses Mémoires, nimbé ici de son auréole et accompagné de sa cour, fait ainsi part de sa fréquentation régulière de l’ascète hindou Gosain Jadrup, que ce soit par curiosité  philosophique ou spirituelle voire pour prendre connaissance des pouvoirs attribués aux yogis.

 

 
figure 3. Jahangir en conversation avec Gosain Godrup, 1620, attribué à Payag
Musée des arts asiatiques-Guimet, Paris

 

Le yoga (racine sanskrite  "jug" qui signifie relier, joindre, unir, mettre ensemble) s’est diversifié selon les contextes dans lesquels il a été pratiqué, désignant toujours des formes de discipline qui unissent le corps et l’esprit, l’homme et l’univers, l’humain et le divin… tout ce qui peut être  "joint"  pour procurer un état de plénitude ou de libération.

Quand apparaissent les portraits, non plus seulement des familles royales ou des nobles de la cour, émerge un archétype ascétique qui va perdurer : longs cheveux emmêlés, barbe, corps nu ou presque. Assis sur une peau d'animal sauvage, un ascète tient ici deux de ses nattes, le corps gris probablement couvert de cendres. Les têtes dessinées dans les rochers rappellent un exercice de dessin de tradition persane. L'attitude de l'ascète les deux bras en l'air évoque peut-être un exercice de mortification.

 


figure 4. Svetamallara, Recueil de peintures Rajput, école moghole provinciale rajpute, fin du 17e s ?
Album de 36 peintures orné de motifs floraux dorés, Bibliothèque nationale de France

 

Les austérités et mortifications, dans un but de purification, sont censées apporter la connaissance spirituelle et la puissance, voire des pouvoirs surnaturels. Elles ont existé sous diverses formes (jeûnes, etc.) dont la pratique de postures difficiles physiquement, comme le fait de garder les bras levés durablement, et c’est probablement dans ces ordres ascétiques qu’ont émergé les premières postures ou asana non assises en tant que pratique de yoga. Des recherches spécifiques concernant le corps, le souffle, les énergies, ont été développées et ont donné la forme du yoga la plus connue et pratiquée en occident, le hatha-yoga.

 

 


figure 5. Le Sanyasi Prem Gir  faisant pénitence, 1700, Ecole Pahari, Bandralta-Mankot workshop.
Government Museum and Art Gallery, Chandigarh

 

Les premiers textes qui abordent le Yoga (Upanishads, à partir du VII° s av JC) l’évoquent en effet en tant que pratique ascétique, avec des expériences de méditation et une attention portée au souffle, ils ne sont pas illustrés. Aux alentours de notre ère, (II° s av JC - II° s ap JC), une synthèse philosophique donne au yoga sa structure classique, au travers d’un ouvrage qui fait référence : les Yoga Sûtra de Patanjali qui seront commentés au fil des siècles. Attribué à Patanjali, ce texte expose une méthode de libération, selon une progression cohérente de pratiques et d’attitudes.

L'ascète aux jambes croisées restera longtemps un motif fréquent de la peinture moghole, tel  ce yogi assis sur une peau de lynx, devant un feu peint au XVIII° siècle non pas dans un atelier impérial mais dans une école provinciale (figure 6). En effet, à la suite du sac de Delhi en 1739 et de l'effondrement du pouvoir impérial, nombre de familles d'artistes quittent la cour et se réfugient auprès d'autres mécènes, souverains rajputs qui gouvernaient les provinces de l'empire. C'est ainsi que s'épanouissent des écoles dites mogholes provinciales perpétuant un peu du raffinement des siècles passés.

 


figure 6. Yogi au bord d'un fleuve, Album "Dames et Seigneurs persans, Ministres, Généraux, Docteurs, et autres peintures parmi lesquelles il se trouve des modèles d'écriture arabes" Attribué à Bahadur Singh, vers 1760, Bibliothèque nationale de France
 

Si les femmes pratiquant le yoga (yoginis) existaient, elles ont été très peu représentées, sauf dans le Nujum al-‘ulum daté de 1570-71 commandé par le sultan Ali ‘Adil Shah II qui régna de 1557 à 1579 sur le sultanat des plateaux du Deccan (Bijapur). Il s’agit d’un manuscrit hindou d’astrologie traduit et illustré dans lequel les yoginis sont considérées comme des intercesseurs avec le monde des dieux. Elles sont représentées à la fois anthropomorphiquement et sous forme de yantra : ici le carré central porte l’inscription "ce chakra s’appelle Saha" et les cartouches dorés donnent les directions cardinales.

 


figure 7. Saha, folio from The Stars of Siences (Nujum al-‘Ulum), Bijapur, 1570-71
The Trustees of the Chester Beatty Library, Dublin

 

Enfin, le plus grand des yogis est Shiva, le dieu destructeur qui dissout l’univers afin d’en créer un nouveau, représenté ici en Mahayogi (maha = grand) ou Yogeshvara, Seigneur du Yoga, celui qui révèle l’essence des textes sacrés. Assis sur une peau de tigre, dans la posture du lotus, il montre la voie qui mène à la libération : une voie exigeante, ascétique et solitaire. Sous cet aspect, Shiva est l’archétype du parfait yogi qui a maîtrisé les passions, brûlé le désir au feu de la connaissance et rompu les enchaînements de causalité qui maintiennent dans la ronde du samsara (le cercle des existences).

 


figure 8. Shiva aux 5 visages, Mandi 1730-40 (26.6 x 18.2 cm)
Victoria and Albert Museum, London

 

Différentes sectes de yogis : l’exemple des Nath yogis  
Entre démarche personnelle de quête spirituelle impliquant un retrait du monde pour les renonçants et vœux spécifiques avec adhésion à une communauté, toutes les pratiques ascétiques ont coexisté. Différentes sectes sont plus clairement identifiées comme celles des Nath yogis, un mouvement religieux émergeant vers les XII°- XIII° siècles dans le nord-ouest de l’Inde et dont Gorakhnat est considéré comme le fondateur : son maître aurait été Matsyendrath, initié par Shiva lui-même. Les développements du yoga sous la forme connue de hatha-yoga sont principalement liés à cette secte des Nath yogis qui, au fil du temps, se sont orientés vers Shiva.

Une lecture plus précise des peintures pleines de réalisme de l’époque moghole a souvent permis d’identifier les affiliations sectaires des yogis représentés, bien au-delà des marques corporelles habituelles des shivaïtes et vishnouites. Ainsi les Nath ou Kanphata yogis (figure 9) sont aisément reconnaissables à  certains éléments : le corps nu (hormis le cache-sexe) et couvert de cendres, la cordelette de laine qu’ils portent autour du cou à laquelle est attachée un petit anneau en métal (seli) symbolisant la shakti, et les boucles d’oreille en forme d’anneau généralement passées non dans le lobe mais directement dans le cartilage. Le personnage de droite est un Nath, c’est-à-dire un initié ayant subi l’incision des oreilles de la part de son guru tandis que celui de gauche n’a pas encore reçu cette initiation.

 


figure 9. Aughar et Kanphata yogi, 1825, Tashrih al-aqam, British Library

 

 

Postures de Yoga : les asanas
Depuis les écrits de Patanjali, la pratique yogique est reliée à l’asana (en sanskrit, la racine verbale as renvoie au fait de s’asseoir), c'est à dire une pose ou posture dont la description est seulement ébauchée dans les Yoga Sutra. Les premiers traités de yoga qui suivront ne décrivent d’abord que des postures assises, toujours destinées à apporter une disposition stable et confortable du corps physique et du mental, pour la méditation.  

Il faut attendre le XI° siècle pour voir apparaître d’autres postures dans certains textes. La Hatha Yoga Pradipika (XV° s) décrit 15 asanas dont 7 ne sont pas des positions assises pour la méditation ainsi que 2 mudras ("sceaux" ou gestes symboliques). A partir du XVII° siècle, des exercices physiques de traditions variées, indiennes et étrangères, seront inclus dans la rubrique des asanas et seront décrits dans certains textes comme le Gheranda Samhitha ou le Hatharatnavali avec  84 asanas, 9 pranayamas (techniques de contrôle du souffle) et des mudras. Le premier traité de yoga connu pour illustrer systématiquement des postures est le Bahr al-hayat persan (Océan de Vie) datant du début du XVII° siècle avec 21 postures illustrées qui sont encore presque toutes des postures assises dédiées à la pratique de la méditation, mais on voit déjà apparaître quelques postures inversées proches de ce que l’on pratique maintenant sous le nom de sirsasana (la posture dite "sur la tête" et ses variantes).

 

                        
figure 10. Folios extraits du Bahr al-hayat, Allahabad 1600-1604 (22.7 x 13.9 cm par folio)
The Trustees of the Chester Beatty Library, Dublin

 

Ce Bahr al-hayat est un des textes portant sur le yoga commandé par le prince Salim, futur empereur Jahangir. Elevé dans un milieu intellectuel par son père Akbar qui avait déjà fait traduire des textes hindous, dont les Yoga Sutra de Patanjali et le Yoga Vasistha, Jahangir a établi sa cour à Allahabad de 1600 à 1605. A la confluence du Gange et de la Yamuna, lieu chargé de spiritualité, il a pu rencontrer les yogis et développer son intérêt pour leurs traditions. Les illustrations semblent avoir été faites  à partir de modèles vivants, d’autant qu’on ne connaît pas de précédent à ce type d’images.

Dans la figure 11, attribuée à Govardhan qui a accompagné Jahangir à Allahabad après avoir travaillé à l’atelier impérial d’Akbar où il avait étudié les peintures européennes, le yogi ressemble à un Christ pensif, évoquant déjà l’influence européenne. Dans sa forme, cette posture évoque celle maintenant connue sous le nom de Kukkutasana, comme pratiquée ici par B.K.S. Iyengar (figure 12), maître indien du XX° siècle.

 

                          
           Figure 11. Détail d’un folio du Bahr al-hayat, nauli kriya                    figure 12. BKS Iyengar, Lumière sur le Yoga

 

 

Des figures légendaires, comme les sept sages (saptarishi) ont aussi été ré-identifiées comme des saints hommes ayant des pratiques ascétiques avec des postures assises et inversées apparentées au yoga, dans un contexte historique plus tardif, comme le montre cette peinture du XVIII° siècle venant de Mankot, un royaume du nord-ouest de l’Inde.

 


figure 13. Les sept grands Sages, attribué à l'école de Mankot, 1675-1700
Government Museum and Art Gallery, Chandigarh

 

Au début du XIX° siècle, l’esthétique des peintures va mêler des traditions picturales mogholes, mais aussi indiennes plus régionales et bien sûr occidentales (Company Art). Influencés par les textes persans et indiens, les européens associent les yogis à quelque chose de merveilleux ou d’étrange, en tout cas d’exotique, tels ces ascètes utilisant l’austérité (tapas), l'un des niyama (règles de conduite individuelle préconisées par Patanjali), comme moyen de progression spirituelle, en se mettant en contact avec le feu ou immergés dans l’eau, restant très longtemps dans des postures fixes, pratiquant le contrôle du souffle, voire la lévitation…

 


figure 14. Ascètes shivaïtes pratiquant tapas, 10 vignettes, 1820, Inde du Sud,
British Museum of London

 

 

Corps cosmique
Dans de nombreux systèmes de yoga, l’équivalence entre le Soi et l’Absolu constitue l’ultime réalité, qui ne peut être perçue que par des êtres spirituellement avancés, tels ceux "qui ont la connaissance" auxquels s’adresse le "Samadhi Pada", premier chapitre des Yoga Sutra de Patanjali. Le parallélisme entre macrocosme et microcosme, c’est la réalité d’un corps (microcosme) menant à réalité de l’Univers (macrocosme). Ainsi l’homme n’a pas à sortir de lui-même pour connaître l’Univers puisqu’il le contient : se connaissant en tant que conscience individuelle, il peut tout connaître et donc se relier à la conscience universelle. Il est dit que cette similitude essentielle permet au pratiquant de progressivement transformer son corps grossier en matière subtile.

Le folio ci-dessous (figure  15) a un format inhabituel (122 x 46 cm) pour  illustrer un traité de yoga qui décrit ainsi un adepte avancé (siddha) faisant l’expérience de son équivalence avec l’Univers : soleil et lune sur les joues, yeux qui louchent en méditation, chacun des univers est peint comme un palais de marbre blanc à l’intérieur de son corps.

 

                    
figure 15. Equivalent Soi et Univers, folio 6 du Siddha Siddhanta Paddhati, 1824
Mehrangarh Museum Trust, Jodhpur

 

 

Corps subtil et chakras
«Le yoga, c’est l’arrêt des fluctuations du mental » est la traduction habituelle du Sutra I-2 des Yoga Sutra de Patanjali (yogah citta vrtti nirodhah).
Aux techniques physiques visant à la libération par le contrôle du souffle et de l’esprit, le pratiquant raffinant sa conscience pour devenir Un avec l’Absolu, se sont superposées des visualisations tantriques d’un corps subtil avec sa géographie subtile et particulière. Les artistes moghols n’ont pas manqué de représenter ce corps subtil, avec les chakras ( ou granthi : roue ou nœud de distribution d’une énergie subtile).

Le Raja Mandhata à Nurpur, est ici représenté dans sa pratique yogique : moustache de guerrier, couronne de lotus, assis en posture de siddhasana (talon gauche contre le périnée pour inviter le souffle à monter à travers les 3 granthi = chakra), Brahma granthi à la base de la colonne, Vishnu granthi au niveau du cœur et Rudra granthi entre les sourcils avec l’iconographie habituelle des dieux hindous. Cette peinture suggère qu’il était non seulement un pratiquant engagé, mais montre aussi le rôle clé que ces personnages ont joué dans la création d’archives visuelles dans bien des domaines, dont celui du yoga.

 


figure 16. Les nœuds du corps subtil, Nurpur, 1690-1700
Cleveland Museum of Art

 

Le nombre des chakras a évolué selon les traditions, et leur représentation aussi bien sûr. Au XVIII° et XIX° siècles, on a parfois utilisé de longs rouleaux pour illustrer les explications sur l’emplacement et le rôle de ces différents chakras : sur la figure 17, l’image la plus à gauche montre le rouleau dans son intégralité, presque 4 mètres de long (376.7 x 17 cm).

 


figure 17. Rouleau des chakras, Kashmir 18°s, Victoria and Albert Museum, London

 

A partir de 1712, à la mort de Bahadur Shah, l’empire se morcelle et le dernier souverain moghol Bahadur Shah II part en exil en 1847.  Le XVIII° siècle est complexe sur le plan artistique et, après le sac de Delhi en 1740, l’école de la capitale s’éclipse au profit d’autres villes où le mécénat est actif. De nouvelles écoles voient le jour avec chacune des caractères propres et les écoles provinciales existantes poursuivent leur activité. Cette époque voit apparaître beaucoup de copies d’œuvres anciennes et des portraits beaucoup plus conventionnels. Ce sera aussi le début de l’essor du style rajput.
Avec l’annexion des sultanats du Deccan (fin XVIII° s), le mécénat anglais introduira de nouveaux modèles picturaux européens et un style très particulier se développera, propre à la Compagnie des Indes, qui se répandra dans l’empire (figure 13 : les saptarishi et figure 18 ci-dessous). Devant l'entrée d'une bâtisse, cette peinture moghole provinciale  montre un sadhu, yeux clos et longs cheveux, assis sur une peau de gazelle et qui tient un mala (chapelet) dans la main droite. À gauche, de profil, un disciple a les jambes retenues par un yogapatta, c'est à dire une ceinture de méditation, permettant de maintenir une assise prolongée.

 


figure 18. Deux sadhu et deux musiciens, Company School, Lucknow, vers 1820-1830, Bibliothèque nationale de France

 

 

Après plusieurs siècles de réalisme, au XIX° siècle émergeront des possibilités d’abstraction, comme le montre ce folio peint par Bulaki pour représenter l’Absolu en illustrant Les Histoires des Naths (Nath Charith), composé en 1823 pour le Maharaja Man Singh de Jodhpur, adepte de cette secte.

 


figure 19. Trois aspects de l’Absolu, folio 1 du Nath Charith, Bulaki, 1823, Merhangarh Museum Trust, Jodhpur

 

 

Outre leur intérêt esthétique, les peintures mogholes constituent donc des archives visuelles importantes, nous éclairant sur bien des aspects de cette époque dont la représentation des yogis n’est pas des moindres. Les textes classiques du yoga, tels que les Yoga Sutra de Patanjali, ont pendant longtemps mis l’accent uniquement sur les aspects philosophiques et métaphysiques, la mise en pratique étant affaire de transmission de maître à disciple. Ce sont les empereurs moghols qui, les premiers et curieux de ces pratiques, ont commencé à faire illustrer les ouvrages concernant la quête spirituelle nous permettant ainsi de  compléter l’histoire du yoga et des yogis en Inde dans ses aspects plus pratiques.

Il apparaît évident que les positions assises, à la recherche d’une posture physiquement et mentalement stable et confortable (« sthira sukham asanam » Yoga Sutra II.46), donnant accès à la méditation ont été les plus précocement et fréquemment pratiquées et donc représentées dans les miniatures. Les postures inversées (sur la tête, sur les mains, etc.) semblent aussi avoir eu très tôt la faveur des yogis, peut-être d’abord dans un but ascétique, mais pas seulement : elles continuent à être pratiquées en hatha-yoga, pour leurs effets reconnus sur la stabilité : physique bien sûr car il faut trouver et garder l’équilibre ! Mais pas seulement : l’implication pour obtenir cette stabilité du corps ne manque pas d’impact sur la stabilité mentale et émotionnelle, ouvrant la voie de la méditation.

S’ils ont étonné les empereurs moghols qui sont allés à leur rencontre, ces yogis ont également fasciné les Occidentaux et nombre de colons britanniques collectionneront les dessins et peintures d’ascètes indiens avant de commencer à faire leurs portraits en les photographiant à la fin la fin du XIX° et au début du XX° siècles. Plus tard, le maître indien B.K.S. Iyengar, publiera l’un des tout premiers ouvrages modernes illustrés avec de nombreuses photographies démontrant la diversité des postures pratiquées tout en les reliant aux aspects philosophiques du yoga et en précisant leurs effets physiques, mentaux et émotionnels (figure 20 : Yoga Dipika, Light on Yoga, première édition en 1966 en Inde, ouvrage traduit maintenant dans de nombreuses langues ).

 

 

                               
figure 20 : postures assises et inversées, Yoga Dipika, Lumière sur le Yoga, édition Buchet Chastel, 1976

 

 


figure 21 : BKS Iyengar en Nataraja,
Seigneur de la Danse, l’un des aspects de Shiva le plus grand des yogis

 

 

Sources

- L’Art en Inde, C. Sivaramamurti , Amina Okada et Thierry Zephir (Ed. Citadelle et Mazenod, 1999)
- Yoga, the art of transformation, Debra Diamond, David Gordon White, Tamara Sears, Carl Ernst, Sir James Mallinson (Ed. Freer Gallery of Art et Arthur M. Sackler Gallery  à l’occasion de l’exposition Yoga : the art of transformation octobre 2013-septembre 2014 : Arthur M. Sackler Gallery   / Musée d’arts asiatiques de San Francisco et Musée d’art de Cleveland)
- L’âge d’or de l’Inde classique, Amina Taha Hussein-Okada (Ed. Découvertes Gallimard, 2007)
- Voyage au Cachemire de François Bernier (édition illustrée sous la direction d’Amina Taha Hussein-Okada, Ed. Carnets des Tropiques)
- Pigments des miniatures indiennes, Enrico Isaaco (Ed. Langues et Mondes de l’Asiathèque, 2008)
http://expositions.bnf.fr/inde/expo/salle1/index.htm
http://www.navinkumar.com/content/books/india1983/4_mughal.html
- L’héritage doré d’Akbar, exposition du 9 octobre 2015 au 14 février 2016, communiqué de presse du Museum Rietberg de Zürich
- La miniature moghole, éclectique et raffinée (article de Jean-Paul Roux, ancien directeur de recherche au CNRS et ancien professeur titulaire de la section d’art islamique à l’Ecole du Louvre, 2002)
- L’esprit du Yoga, Ysé Tardan-Masquelier (Ed. Albin Michel, 2005)
- Patanjali et le Yoga, Mircea Eliade (Ed. Seuil, Points sagesse, 2004)
- Yoga Dipika, Lumière sur le Yoga, BKS Iyengar (Ed Buchet-Chastel, 1976)
- Yoga Sutra de Patanjali, Jean Bouchart d’Orval (Ed du Relié, 1998)
- Un et multiple, Dieux et déesses, mythes, croyances et rites de l’hindouisme, Sarah Combe (Ed Dervy, 2010)

Pour aller plus loin d’une façon romancée :
 
    Le miniaturiste, Basu Kunal (Ed. Philippe Picquier, 2012)
l’histoire d’un peintre sous l’empereur Akbar

Muraqqa’, tomes 1 et 2, Emilio Ruiz et Ana Miralles (Ed. 12 bis, 2011 et 2013)
l’histoire d’une peintre jaïn à la cour de Jahangir