Femmes en Inde

Claire Arthus-Champon (2011 et 2015)


FEMMES en INDE

 

Entre femme rêvée et femme victime, quelle a été et quelle est la place de la femme en Inde ?

Une question bien complexe…

 


Mumbai, août 2014

 

Ce sont elles que les occidentaux remarquent en premier en arrivant en Inde : que l’on soit en ville ou à la campagne, au Rajasthan ou dans le Kerala, les femmes aux vêtements éclatants de couleurs sont de tous les paysages (saris, tuniques, kurtas, salwar kamiz…) et attirent nos regards habitués à des tenues tellement plus ternes.
Lakshmi, Parvati, Sarasvatî… les déesses ne manquent pas, compagnes de chaque dieu qui ne saurait être efficient sans sa shakti (parèdre, principe d’énergie et de puissance). Sous certaines de leurs formes, comme Durga ou Kali, ces divinités ont même conquis une vie propre, autonome, souvent sous des aspects redoutables.
En tant qu’épouse et mère, selon la tradition hindoue, la femme est également énergie divine à vénérer.

Pourtant la réalité est souvent bien différente comme nous le verrons et les violences faites aux femmes dans ce pays le placent à la 114° place sur 128 pays étudiés, dans un rapport du Forum économique mondial de 2007, qui fait le point sur l’écart entre les sexes. Le viol collectif d’une étudiante de 23 ans en décembre 2012, et son décès à l’hôpital quelques jours plus tard, en est encore un douloureux exemple qui, cette fois, a déclenché une vague de manifestations et suscité bien des réflexions dans les media sur l’attitude de la société indienne et sa capacité à avoir une réponse politique à la discrimination en général envers les femmes.
Plus libres et plus actives que dans le passé, les femmes tentent de surmonter les obstacles qui se dressent à chaque étape de leur vie. Très lentement, la société évolue, mais de façon encore inégale selon que l’on vit en milieu urbain ou rural, dans tel ou tel état de ce vaste pays, et il reste encore un long chemin pour qu’une femme indienne puisse vivre seule et de façon indépendante.

 

La place de la femme dans l'Inde classique

L’antiquité et les lois de Manu, impureté et pureté
Le peu que l'on sait pour l'époque védique (1000 à 8000 av JC) ne concerne probablement  qu'une élite et seuls quelques exemples  de femmes étudiant les Vedas et initiées à divers arts tels que le tir à l’arc, le yoga, la musique et le théâtre nous sont parvenus.
Il semble aussi que des femmes aient eu une place et des responsabilités dans le déroulement de certaines cérémonies. Un texte déclare même «qu'un sacrifice sans la femme n'est pas un sacrifice ». Il est clair que la présence des femmes des sacrifiants est un puissant adjuvant à la régénération du cosmos, relié au potentiel féminin de procréation : « Où les femmes sont respectées, là demeurent les dieux. Où il leur est manqué d’égards, tout est peine perdue » (Manu Smriti III, 55).

 

Progressivement, les brahmanes (prêtres) semblent avoir rompu avec cette valorisation et ce respect relatifs : leurs doctrines contestent la possibilité, pour la femme, d'une libération définitive, c'est à dire de l'atteinte du but suprême, même si elle a été vertueuse... Il lui faudra d'abord renaître en homme avant de connaître moksha (la libération). Sa position devient soumise à l’autorité de l’homme, qu’il soit son père, son mari ou son fils aîné.

 

Il semble qu'entre l'époque védique et l'hindouisme historique, une implication de plus en plus grande des prêtres dans les rituels domestiques a progressivement écarté les femmes : parce qu'ils sont des hommes, représentants d'une culture masculine dominante, et parce qu'ils ont une obsession de la pureté qui met très fortement en jeu et de manière asymétrique les relations entre sexes.
Selon la plupart des Dharma shastra (traités de Dharma), les femmes n'ont pas droit à certaines habilitations religieuses qui sont prescrites aux dvija  (littéralement : "deux fois nés", membres des plus hautes castes). L'initiation, qui permet l'entrée dans le cycle des ashrama  (les quatre stades de la vie) et la relation avec un guru (guide, maître spirituel), ne concernent que les adolescents. Cela implique en particulier que la connaissance des textes sacrés est réservée aux garçons, et que les filles n’ont pas accès à ce savoir, porteur en soi de salut.

 

La tradition indienne est ainsi pénétrée des valeurs et des textes hindous, dans lesquels la position de la femme a été codifiée par les Lois de Manu (Manava dharma shastra : datant du II° siècle avant au II° siècle après JC) :
"Une petite fille, une jeune femme, une femme avancée en âge, ne doivent jamais rien faire suivant leur propre volonté, même dans leur maison. Pendant son enfance, une femme doit dépendre de son père ; pendant sa jeunesse, elle dépend de son mari ; son mari étant mort, de ses fils ... Une femme ne doit jamais se gouverner à sa guise" (V, 148).

 

Si cela semble inacceptable en Occident, on peut s’interroger sur les raisons d’une telle soumission de la femme à l’homme, et il faut alors prendre en compte l’ensemble du système religieux hindou. Ces Lois de Manu posent les fondements  des règles de la société indienne voulue par ceux qui possèdent le plus haut degré de pureté dans la hiérarchie des castes, les brahmanes. Ce traité définit le système des castes, les règles de pureté et de pollution correspondantes, les devoirs de chaque caste sur le plan fonctionnel et religieux, et enfin régit même la vie quotidienne dans ses aspects les plus intimes. Il instaure une « loi sacrée » à partir de laquelle chacun doit respecter les devoirs imposés par sa caste afin que l’Ordre de l’Univers soit maintenu.
Ces Lois reposent sur la notion de karma (acte, action) selon laquelle nos actions présentes ont des répercussions dans nos vies futures tandis que nos vies présentes sont conditionnées par nos actions passées. Chacun naît donc dans une caste donnée en fonction des actes de sa vie antérieure, et sa présence dans cette caste doit être maintenue car c’est dans l’ordre des choses (dharma) : déroger à cet équilibre entraînerait le chaos.
L’Ordre de l’Univers, le Dharma, ne peut être maintenu que si le système des castes reste intact : la pureté originellement allouée à chaque caste doit être préservée par la stricte séparation entre ces différentes castes. Or la pureté de la caste se transmet par le sang, c’est donc uniquement la fidélité de la femme qui assure le maintien de ce système. Par extension, la femme représente une menace potentielle non seulement pour l’homme, mais aussi pour l’Univers tout entier. Considérée comme faible de nature, elle doit donc être protégée de ses instincts par la soumission à l’homme, afin que jamais le Dharma ne puisse être menacé.

 

Un mythe évoque ainsi à la fois la pureté du brahmane, l'impureté des femmes, et la fragilité de leur chasteté…  Le dieu Indra a commis un crime en tuant Vishvarupa, un démon qui avait le statut de brahmane : il demande à la terre, aux arbres et aux femmes de prendre chacun un tiers de sa faute. A ces dernières, il propose un marché : certes elles seront pour toujours marquées par son crime en ayant des règles, mais elles obtiendront dans la sexualité une jouissance  plus intense et durable que les hommes. Cette capacité sexuelle continue, limitée seulement lors de l'accouchement, porte en elle la menace des excès qui deviennent l'apanage des femmes. En outre, celles-ci sont perçues comme plus largement liées à l'impureté de la vie organique : tous les résidus corporels, et d'une manière générale tous les processus qui ont trait à la naissance et à la mort sont polluants, y compris bien sûr le sang des règles.

 

C’est ainsi tout un ensemble de croyances religieuses qui justifie la soumission de la femme à l’homme et toutes les normes imposées aux femmes sont liées à cette image du risque d’une sexualité non contrôlée : le mariage arrangé dès les premières règles pour canaliser la sexualité naissante, le statut des veuves, etc. A cela s'ajoute le fait que dans la famille indienne, qui ne se réduisait pas au noyau étroit de la famille occidentale moderne, les relations de l'épouse avec les hommes de sa belle-famille vivant sous le même toit ont été l'objet de suspicions, et donc de tabous sévères.

L’initiation des femmes, c'est le mariage, et la femme indienne s’accomplit en considérant son mari comme une divinité sur terre, en lui étant entièrement dévouée, en procréant des fils et en ayant une conduite irréprochable garantissant l'honneur du groupe. N’oublions pas que cela est commun à bien des traditions religieuses. La femme hindoue n'existe donc pas par elle-même, elle est toujours sous la dépendance d’un homme et doit se conformer à un idéal de soumission tout au long de sa vie : "fille de Untel", "femme de Untel", "mère de Untel".

 


Rama et Sita

Pour entrer dans l'ensemble de ces contraintes, la petite indienne est conditionnée dès son enfance à son futur rôle d’épouse et de mère,  à travers les récits et les images divines, formant sa conscience, l'amenant à se conformer aux images  de docilité et de soumission qui sont attendues d'elle. La figure mythique la plus aimée et la plus célèbre est celle de Sîta, la parfaite épouse de Râma dans le Râmayana, emblème de dévotion conjugale dont la pureté et la fidélité s'affirment jusqu'au sacrifice de soi sur le bûcher.

 

Pour les funérailles, qui constituent le dernier sacrifice de l'hindou, les Lois de Manu prescrivent qu'un dvija les accomplisse pour son épouse, à la condition qu'elle ait appartenu à la même caste que lui (V, 167). Elle a donc clairement une place subalterne dans la chaîne des vivants et des morts, qui passe essentiellement par la transmission entre père et fils.

 

Durant l'époque musulmane (X°-XV° siècle), les hindous du nord adoptèrent le système du Parda qui maintenait les femmes soigneusement cachées aux regards de tous les hommes, ce qui n’existait pas dans l’Inde plus ancienne.

 

Pendant l'Inde coloniale (XV°-XIX° siècle), la route des épices, le commerce avec les anglais, français, portugais, hollandais amènent des influences culturelles qui ne vont pas modifier le sort des femmes. Les anglais rendent la pratique du sati illégale en 1829.

 

Les pouvoirs du féminin  

Shakti
Dans la philosophie hindoue, c'est l'énergie primordiale, l'élément dynamique de la manifestation sans laquelle rien ne se fait. Elle est donc l’incarnation de l’énergie créatrice ou destructrice du Dieu, mais aussi l'élément féminin sans lequel ni les hommes ni les nations ne sont complets
Dans l'imaginaire des mythes, les femmes sont surpuissantes et actives, avec la notion de shakti, cette énergie sans laquelle le monde et les dieux seraient inertes. Même Vac, la parole védique, est une déesse ! Shiva n'est rien sans la déesse Parvati, Brahma sans Sarasvatî, Vishnu sans Lakshmi...

 

 

Lakshmi, la déesse de l’abondance, n'est d’ailleurs pas affectée par l'impureté liée à son sexe puisqu'elle est auspicieuse dans les rites du cycle de vie (mariage, initiations, bénédiction des maisons) et même dans les rites dits "impurs", qui impliquent que le sang soit versé (rites de naissance ou du percement des oreilles). Les déesses peuvent donc échapper à la malédiction "naturelle" qui frappe les femmes.

Socialement infériorisées, souillées par la faute d'Indra (voir « l’antiquité et les lois de Manu ») à laquelle elles n'ont pas participé, les femmes disposent pourtant d'une puissance qui inquiète l'univers masculin. Une force sacrée réside dans la femme et, comme tout sacré, elle peut prendre des formes bénéfiques ou maléfiques, socialisées ou sauvages, elle doit donc être « contrôlée ».

Dans l'hindouisme dévotionnel, les hommes empruntent parfois des identités féminines, deviennent mères, amantes, épouses, pour mieux fusionner avec leur divinité d'élection. Dans les représentations, l'hermaphrodisme manifeste non pas une faiblesse mais au contraire une victoire et un accomplissement. Les frontières entre le féminin et le masculin ne sont pas rigides ici comme en Occident, et ce sont les hommes qui semblent vouloir arracher aux femmes leur supériorité.

 

Mère
Certes les femmes sont dénigrées, infériorisées, tenues en tutelle. Mais elles sont aussi adulées en tant que mères : l'Inde est une Mère, alors que la France est une Marianne sans époux ni descendance... Lorsqu'elles ont rempli leur "devoir de femme", c’est-à-dire engendré un fils… les Indiennes jouissent d'ailleurs d'une autorité et d'une influence considérables au sein de la famille étendue et de la société.
En effet, l'épouse consacre l'époux dans une nouvelle étape de son statut religieux (2° âge de la vie, ashrama). Plus encore si elle lui donne un fils, elle assure alors son immortalité en lui permettant de rembourser la dette envers ses parents, et de recevoir à sa mort les funérailles qui permettront à son âme de trouver le chemin et de prendre place dans la lignée des ancêtres. Ainsi la recette humaine de la survie passe nécessairement par la médiation du féminin.

 

La figure nationaliste et mythique de Mère-Inde a été remise à l’honneur en 1957 par le film Mother India : le public s'est enthousiasmé pour la paysanne Radha, pour son courage et sa force, son abnégation et son humilité. Son histoire est alors devenue une source d'inspiration, un modèle à suivre pour la nation en formation. Ce mélodrame réaliste ne dépeint pas des dieux et princesses comme le faisait le cinéma indien des débuts, mais une paysanne tout à la fois associée à la terre, à l'amante de Krishna dont elle porte le nom, à la prospère Lakshmi, à la belle et puissante Durga et à Mère-Inde.

 

Femmes du Mahabharata
Le poème épique (IV° siècle av. - IV° siècle ap. JC) est le plus grand avocat de la dignité des femmes. C'est par leurs voix que certaines vérités les plus profondes de la vie sont énoncées. Leur présence est assimilée à celle de Lakshmi, déesse de l'harmonie, de la beauté et de la prospérité. En tant qu'épouse, elle est la compagne bien sûr, mais elle est aussi la protectrice de la prospérité matérielle, du corps humain, de l'ordre social, et du ciel même. C'est elle qui amène la plénitude : "les femmes sont la gloire. Qui désire le bien-être doit les traiter avec attention et respect. Quand la femme est protégée et l'objet d'un soin aimant, elle devient la splendeur et la bonne fortune."

 

Le Mahabharata souligne que la fille doit être tout aussi chérie et il en va de même pour les belles-filles. En ce qui concerne la propriété et l'héritage, le Mahabharata prêche un droit égal pour les femmes et les hommes. La coutume ultérieure, fixée par le Dharma shastra, et qui gouvernera effectivement la vie des hindous, a procédé à un reniement complet des principes énoncés.

 

Tentatrices des dieux et des ascètes masculins...
Vénérées en tant que mères et craintes en tant que femmes, les déesses offrent des images ambivalentes des qualités féminines véhiculées dans l’imaginaire collectif  indien : aussi bien nourrices bienfaisantes, figures idéales et paisibles de la fidélité conjugale que dangereuses séductrices. Les dieux connaissent si bien ces tentations presque irrésistibles que lorsqu'un mortel leur semble devenir trop sage, et donc aussi trop puissant, craignant pour leur propre supériorité, ils lui envoient une égérie à la grâce irrésistible.

 

Le Ramayana raconte l'aventure du grand ascète Mandakarni : durant dix milliers d'années, il ne se nourrit que de vent, couché dans l'eau. Troublés, tous les dieux s'assemblent et se disent les uns aux autres "Le siège de l'un de nous est convoité par cet ascète". Alors pour détruire son tapas (ascèse), ils envoient cinq apsaras (nymphes célestes), au teint brillant comme l'éclair. L'ascète, bien qu'instruit de ce qu'il y a de meilleur et de pire, ne peut résister aux charmes des apsaras et tombe dans l'esclavage du plaisir sexuel, ainsi les dieux atteignent-ils leur but.

 


Shiva et Parvati

Shiva lui-même ne résista pas à Parvati, la sublime fille du roi des montagnes, que les dieux envoyèrent le séduire, n'ayant pas réussi autrement à interrompre son tapas qui l'eût rendu à la longue plus puissant que tous les autres dieux, déséquilibrant l'Ordre des mondes.

Sri Aurobindo : "Les ascètes du Moyen Âge haïssaient les femmes et pensaient qu'elles avaient été créées par Dieu pour tenter les moines. Il peut être permis d'avoir une plus noble opinion et de Dieu et de la femme."

 

Des vocations d'exception

Malgré la force du modèle de dévotion conjugale, ou peut-être à cause d'elle, les femmes indiennes, à toutes les époques, ont aussi répondu à d'autres appels.

 

Ascètes et saintes
Dans la Brihad Âranyaka Upanishad, un roi a réuni des brahmanes pour un grand concours philosophique qui donne l'occasion au plus brillant d'entre eux, Yajnavalkya, d'énoncer les principes de la non-dualité. Parmi les protagonistes, une femme, Gargi pose des questions et exige des réponses. Elle fait partie de quelques rares figures qui ont dû correspondre à une certaine réalité dans les milieux d'experts en rituel. Ces femmes ont fait vœu de célibat (brahmacharya), demeurant dans le premier stade de la vie, le devoir d'épouse ne les concerne pas mais elles se conforment aux règles de pureté et aux tabous en usage dans les hautes castes ; elles devaient suivre les enseignements d'un guru appartenant à une transmission védique et vivait une existence d’ascèse orientée vers la seule poursuite de moksha (la libération).
D'autres histoires témoignent d'une liberté possible, justifiée par l'appel du divin. Les grands mouvements de bhakti (dévotion), aussi bien shivaïtes que vishnouites, ont permis à des femmes de mener une vie de renoncement aussi autonome que celle des hommes. Elles sont souvent dépeintes comme intrépides, car elles doivent braver l'opinion commune, ou profondément abandonnées, ne trouvant la force de cette liberté qu'en Dieu. Pourtant leurs communautés les ont reconnues et révérées.

 

L'école cachemirienne vénère Lalla, une brahmane qui abandonna son époux pour suivre la voie tantrique et pratiquer le yoga. Ses "Dits mystiques" ont été pieusement recueillis et par les hindous et  par les musulmans adhérant au soufisme.
Il en est de même pour la princesse rajpoute Mirabaï, une très haute figure du vishnouisme.

 

Une femme peut donc non seulement avoir une vie spirituelle autonome, mais elle peut aussi faire fonction de guru, enseignant même aux hommes des éléments de sagesse. Leurs dévots ont parfois créé des ashrams pour elles et autour d'elles.
Ma Ananda Moy, une brahmane bengalie, a eu une étonnante autorité spirituelle aussi bien chez ses compatriotes que chez  les Occidentaux, elle a réinterprété le Vedanta en termes actuels.

 


Amma
 

Issue d'une basse caste, Ma Amritananda Mayi est une figure spirituelle contemporaine de l’Inde, prêchant la bhakti et l'abandon. Appelée communément Amma (« Mère » en hindi) et fondatrice de l'ONG « Embracing the World » à but humanitaire, elle déclare que sa seule religion est l'amour. Son enseignement est basé sur les voies traditionnelles de l’advaïta-vedanta (non-dualité) et la bhakti (dévotion). Elle parcourt le monde pour y proposer des assemblées au cours desquelles elle aurait pris au fil des ans 33 millions d'individus dans ses bras, cette « étreinte » est devenue emblématique de son action.

 

Devadâsi, les Épouses des dieux
Littéralement les servantes des dieux, elles dansaient pour le divertissement des dieux et des princes. Elles avaient pour modèle les apsaras (nymphes célestes) que les récits mythologiques associent à kama, le désir et le plaisir, un but légitimement reconnu dans la hiérarchie brahmanique des valeurs. Auprès des rois, elles incarnaient aussi la shakti de la déesse Terre. Leur art exigeait un dur apprentissage, assimilé à un tapas, une ascèse transformante, et il ne pouvait être exercé sans une initiation.
Les devadâsis avaient à représenter les mythes dans une gestuelle sacrée, afin de susciter chez les dieux le plaisir et chez les spectateurs humains une gamme d'émotions religieuses.

 

 

 

 
La réalité sociologique semble pourtant moins valorisante et on sait que certaines femmes de haute caste ont ainsi souvent servi de concubines à des brahmanes. Lorsqu'elles étaient issues de milieux moins nobles, elles étaient moins protégées et accomplissaient des tâches d'entretien. On constate aussi que les jeunes filles, rarement libres de leurs choix, pouvaient servir d'objets dans des transactions où leurs familles les "offraient" au temple pour obtenir mérites ou guérisons. Elles n'ont pas non plus été à l'abri du mercantilisme sexuel ce qui explique que les colonisateurs britanniques aient assimilé cette institution à la prostitution organisée.
Des lois ont interdit cette coutume après avoir mis en lumière des pratiques sordides, mais on a alors évacué aussi toute la dimension religieuse, témoignant d'une certaine "honte de soi" face à l'éthique moderne incarnée par l'Occident.

 

Satîs
Ni les Vedas, ni les Lois de Manu n'évoquent les satîs, ces veuves qui se jettent dans les flammes qui consument leur époux et brûlent avec lui "au comble du bonheur"...

On découvre ici l'amour inconditionnel et la fidélité absolue, ainsi que le sacrifice de soi comme preuve de cet amour et de cette dévotion : c'est le bhâva, c'est à dire la disposition intérieure, la nature profonde révélée de ces femmes.
Le mot satî dérive de la racine sanskrite as- qui signifie "être". Sat a donc pour premier sens "qui est, qui existe". Puis Sat s'est associé à l'idée de "bien, vertu". La satî, c'est l'épouse vertueuse : chaste et fidèle. Sat et son dérivé satya sont aussi liés à une notion clé de la pensée indienne, difficile à traduire, l'idée de "parole de vérité" qui fait être ce qui est : en effet, parce qu'elle procède de cette qualité d'être vraie, et aussi d'être énoncée avec véracité, d'un coeur sincère, la parole de vérité crée êtres et situations. En Inde, la parole n'est pas seulement une entité divine, la déesse Vac, elle possède aussi le pouvoir de faire exister les choses.

 

 

La première question qu'on se pose à propos du sacrifice des veuves, c'est de savoir si ces immolations étaient des actes volontaires ou si, au contraire, les femmes étaient contraintes de se brûler, si leur entourage immédiat et l'idéologie religieuse n'exerçaient pas sur elles, au moment de la déclaration d'intention (et au moment de la mort) toutes sortes de pressions et de violences pour les conduire au bûcher funéraire. La crémation des veuves peut donc être interprétée comme un suicide, un sacrifice ou un meurtre. Meurtre qui se double d'un matricide car c'est le plus proche parent mâle du défunt, le fils, qui allume le bûcher où sa mère sera brûlée vive. Meurtre qui prend aussi la dimension d'un homicide collectif, puisque des milliers d'hommes et de femmes assistent à ces scènes et que la responsabilité de la société est donc largement engagée. On pourrait aussi considérer ce rite comme un supplice, dans la mesure où la mort du mari est imputée aux péchés commis par la femme dans ses vies antérieures ou en cette vie présente. En périssant sur le bûcher, la femme expierait ses crimes.

 

En chiffres, le phénomène est négligeable à toutes les époques de l'histoire indienne, mais il est emblématique d'un rattachement aux grands archétypes de cette culture : le sacré, la pureté, la hiérarchie et le salut. La veuve ne montait pas sur le bûcher sans s'être déclarée publiquement par un vœu de mort, en répétant trois fois le mot sat, d'où satî, "l'épouse vertueuse" mais aussi "ce qui est vrai". Les satîs bénéficiaient d'une divinisation immédiate : pour la tradition, ces femmes ne sont ni victimes ni martyrs, elles pénètrent jusqu'au point où l'humain et le divin se rencontrent, un point de non-retour qui exige la mort ritualisée.

 

Il semble que cette coutume ait connu un regain à partir des années 1950 au Rajasthan où deux castes particulièrement traditionalistes se concurrençaient pour l'orthodoxie et ont milité pour la restauration des aspects les plus héroïques de l'hindouisme, tout en étant très sourcilleux sur le chapitre de la pureté et de la fidélité des épouses.
On sait qu'il y eut environ 40 cas de crémation de veuves depuis l'Indépendance, et que malgré les interdictions répétées, la coutume a été tenace : Roop Kanvar, s'est brûlée en septembre 1987, elle avait 18 ans et son mari venait de mourir à 24 ans. Elle avait décidé de monter sur son bûcher et elle le fit calmement, dans le sari rouge de ses noces, devant plusieurs milliers de personnes. La plus récente satî connue est Kutu Bai, morte le 6 août 2002 devant plus d'un millier de témoins.

 

Début d’émancipation et Combats féministes en Inde

On oublie souvent de dire que ces femmes victimes sont aussi des résistantes et des rebelles, et le chemin parcouru est remarquable depuis qu'au XIX° siècle l'élite féminine a arraché le droit d'apprendre à lire et à écrire à une opinion hostile, jusqu'à l'ascension politique d'une femme comme Mayawati, une intouchable aujourd'hui ministre en chef de l'Uttar Pradesh.

 


Mayawati Kumari

 

Début d’émancipation dans l'élité indienne

Au XIX° siècle, le point d'appui des femmes en lutte n'est plus la fuite mystique comme au Moyen Âge. Sous l'influence des réformateurs indiens et des valeurs occidentales de liberté et d'individualisme, les femmes tentent alors timidement de changer les règles du jeu dans la société, d'agir sur l'ici et le maintenant, de mettre fin à leur ignorance, aux mariages d'enfants, au martyre des veuves, Elles ne s'arrêteront plus.

 

La vision de Gandhi sur le rôle des femmes fut d’abord traditionnelle car il les voyait plutôt en mère sacrifiante et les imaginait difficilement indépendantes de l'autorité masculine. Selon lui, le mouvement d'indépendance ne devait accueillir que des femmes respectables : les travailleuses de basses castes, intouchables et prostituées n'étaient pas les bienvenues. Mais en même temps, Gandhi valorisa les femmes comme personne avant lui. Il détacha le féminin du sacré, et la maternité lui semblait suffisante comme exemple de courage et message de paix. En valorisant les symboles de vie quotidienne (le filage, le tissage, le sel) et le travail manuel, il a favorisé l'engagement du peuple, et plus particulièrement des femmes. Proposant des valeurs qui les touchaient au plus près et des formes de résistance qui leur étaient accessibles, il leur permettant de jouer un rôle dans la lutte pour l’Indépendance.

 

 

Après l'indépendance : "Une femme éduquée est la puissance suprême ", telle est la devise de l'Université pour les femmes de Bombay dont le premier département s'ouvrait en 1936.

 

Le monde entier admirait le charisme, la détermination et l'élégance d'Indira Gandhi, Premier Ministre de la plus grande démocratie du monde de 1967 à 1977 puis de 1980 à 1984. Les Indiens la surnomment  « Mother India » et lui vouent un grand respect. Elle abolit les privilèges des princes, le système des castes et celui de la dot. Elle sait parler aux foules, aux femmes aussi et n’hésite pas à se déplacer dans les villages reculés pour être à l’écoute de cette immense population rurale. Elle incarne donc d’abord l’image d’une femme forte faisant preuve de pragmatisme face à tous les problèmes qui se présentent à elle (famine, émeutes).

 

Un vaste programme de contrôle des naissances est confié à son fils Sanjay, il combine des mesures d’incitation, une prime à la stérilisation masculine et des mesures coercitives avec des quotas de stérilisation de plus en plus exigeants (2.6 millions des stérilisations en 1976, 8 millions deux ans plus tard). Cette mesure très impopulaire chez les hindous pour qui avoir des enfants est un devoir sacré et une nécessité pour assurer leur vieillesse vaudra à Indira Gandhi et au Congrès une hostilité croissantes. De plus, au cours de sa carrière, elle concentre peu à peu le pouvoir entre ses mains et son parti du Congrès est éclaboussé par des affaires liées à la corruption. Fragilisée par ces différents scandales, elle proclame l'état d'urgence de 1975 à 1977 et son slogan devient alors "Indira is India", la presse est muselée, les grèves et manifestations réprimées, des dizaines  de milliers d'opposants arrêtés.

 

 

Depuis les années 1980, les femmes ont plus largement pénétré l'espace public indien et en sont devenues actrices. Comme Mayawati Kumari, intouchable et ministre en chef de l'Uttar Pradesh, elles ont gagné de haute lutte leur place dans la société et dans les politiques conduites par l'Etat : économistes, écologistes, ingénieures, médecins, historiennes, juristes, sociologues, démographes, politologues, artistes, écrivaines... ont montré que les femmes n'étaient pas cette masse passive et anonyme sur laquelle s'imprimait l'histoire. Leurs études sur le rôle des femmes dans la reproduction du patriarcat ont aussi dénoncé ce préjugé selon lequel les femmes seraient d'innocentes victimes.

 

L'émancipation touche les classes moyennes et plus pauvres

"Nous les femmes de l'Inde, ne sommes pas des fleurs, mais des étincelles de feu".

 

 

Ce slogan des années 80 rappelle que le combat des femmes touche alors les classes moyennes et prend une ampleur sans précédent. Il s'inspire du féminisme venu d'Occident et s'appuie sur les droits fondamentaux garantis par la Constitution de 1950 dont s’est dotée la démocratie indienne. Les groupes autonomes manifestent dans la rue, écrivent dans les journaux, saisissent la justice...

 

Défendre les femmes, les pauvres, lutter contre les injustices, et ne pas hésiter à combattre physiquement pour cela, c’est ce qu’a fait Phoolan Devi,  mettant en actes ses convictions, tout au long de sa courte vie. Devenue une légende en Inde, surnommée "la reine des bandits" ou "la Robin des Bois indienne", cette héroïne des castes défavorisées, hors la loi emprisonnée durant 11 ans après sa reddition négociée, devint symbole du féminisme dans son pays et fut élue au Parlement en 1996 avant d'être assassinée en 2001 à l'âge de 38 ans.

    Phoolan Devi

    Deux émissions "Sur les docks" de France Culture ont été consacrées à la vie de Phoolan Devi en 2015 :                                                    
Moi, Phoolan Devi, du  village aux ravines 1/2
Moi, Phoolan Devi, de la geôle au parlement 2/2

 

Dans les années 90, les femmes du peuple entrent à leur tour en lutte et révèlent que la caste et la classe économique sont les facteurs majeurs des oppressions qu'elles subissent.

 

Constitution indienne : l'égalité devant la loi (art. 14), la liberté de pensée, d'expression et de religion, la prohibition de toute discrimination fondée sur la religion, la race, la caste, le sexe ou le lieu de naissance (art. 15) fournissent des arguments pour s'opposer à la dot, à la fécondité sélective, au viol.

 

Le patriarcat indien revêt des formes multiples selon la caste, la religion, la classe auxquelles on appartient. Par exemple : alors que la Constitution garantit à tous l'égalité devant la loi, ce sont en réalité plusieurs codes de "lois personnelles" qui coexistent, contredisant dans les faits cette égalité. Divorces, adoptions et héritages diffèrent selon que l'on est hindou, chrétien ou musulman. Les indiennes doivent composer avec ces différences qui affaiblissent leur unité. Leur combat est particulièrement ardu car ni l'hindouisme, ni le christianisme, ni l'islam ne sont en faveur de leur émancipation, encore moins de leur autonomie (religions en Inde : 80.5 % hindous, 13.4 % musulmans, 2.3 %  chrétiens, 1.9 % sikhs, 0.8 % bouddhistes, 0.4 % jaïns, 0.6 % autres).

 

Emerge alors un consensus féminin déclarant qu'il est pour l'instant suicidaire d'imposer des droits égaux et des lois identiques pour les femmes, les réformes doivent être entreprises à l'intérieur de chaque communauté. Un groupe de juristes féministes de Bombay se prononce pour un "Code civil uniforme optionnel" : toutes les citoyennes indiennes en seraient justiciables mais à tout moment de leur vie, elles pourraient choisir de dépendre des lois personnelles de leur communauté. Cette proposition heurte de plein fouet notre idéal universaliste - qui veut que nous soyons tous égaux devant la loi - mais s'accorde avec les politiques d'actions positives conduites en Inde depuis l'époque coloniale. Il s'agit de reconnaître officiellement des inégalités, d'en prendre acte, afin de tenter de les corriger et de parvenir à cette fameuse égalité. C'est le chemin pragmatique qui s'impose à ces groupes de femmes qui prônent une provisoire justice de genre (gender justice) dans laquelle les relations entre l'idéal d'égalité et la spécificité culturelle ou religieuse sont redéfinies.

 

Le camp féministe lui-même est divisé, entre celles qui veulent préserver les valeurs culturelles féminines indiennes et les radicales dites "occidentalisées", et il existe une grande diversité d'affiliations et d'horizons d'attente parmi toutes celles et ceux qui défendent en Inde la cause des femmes.
Le coeur du féminisme indien se trouve finalement dans les petites organisations mixtes, sans grands moyens financiers, indépendantes des partis politiques et de l'Etat dont elles ne reçoivent aucun subside, tel le Forum de Bombay qui constitue un réel contre-pouvoir. Ce sont les ressources intellectuelles (souvent des juristes, journalistes, écrivains...), la pertinence de leurs cibles, leur important capital social et culturel et leurs liens avec les mouvements militants à travers le monde qui font leur force. Les membres du Forum bataillent sur le terrain du droit et de la justice, leur interlocuteur est souvent l'Etat. Cette élite urbaine éduquée, démocrate et séculariste, qui "isole la guerre des sexes" de la révolte sociale, déploie ses combats autour des questions de la violence, de la famille et de la droite nationaliste hindoue.

 

Lois et problèmes d'application

Si l'Inde est l'un des pays qui a fait le plus de lois pour les femmes, c'est celui où l'écart ente la loi et la réalité est le plus grand d'après l'OCDE (2004). Les procédures continuent d'être longues lorsque des femmes portent plainte devant la Justice, et les investigations souvent corrompues ou biaisées par des préjugés sexistes.

 

1829 : abolition du sati, formellement interdit depuis 1987
1856 : droit de remariage pour les veuves
1870 : interdiction et prévention de l’infanticide féminin (Female Infanticide Prevention Act)
1950 : droit de vote pour les femmes
1955 : apparition du code de la famille qui abolit le mariage des enfants, en fixant l’âge à 15 ans pour les filles et 18 ans pour les garçons (en 1976, âges reportés à 17 et 23 ans), légalisation du divorce, interdiction de la polygamie, droits à parts égales de succession...
1961 : la dot devient illégale
1992 : 30 % des sièges dans les assemblées élues devraient être pour les femmes
1994 : interdiction de révéler le sexe d'un enfant après échographie
1995 : divorce autorisé
1997 : le harcèlement sexuel sur les lieux de travail peut être puni
2004 : la violence domestique, enfin dissociée de la notion de dot, est qualifiée de crime

 

Malgré toutes ces lois, un rapport du Forum économique mondial (2007) qui fait le point sur l’écart entre les sexes, place encore l’Inde à la 114° place sur 128 pays étudiés
(1° = Suède, dernier + Yémen).

 

Quelques mots sur le Yoga et les femmes

En fait le premier disciple du dieu Shiva dans l’art sacré du Yoga, fut son épouse Parvati. Dans les temps védiques, le sage Yajnalvakya enseigna le yoga à sa femme Maitreyi. L’épopée du Ramayana raconte que lorsque Rama fut banni par son père, il demanda à sa propre mère sa bénédiction avant son départ en exil : elle ne la lui donna qu’après avoir retrouvé sa tranquillité d’esprit grâce à une pratique d’asana et de pranayama.

 


Shiva et Parvati

Mais pendant très longtemps, surtout en Inde et hormis quelques cas isolés, l’accès au champ du développement personnel - qu’il soit intellectuel ou physique – restait fermé aux femmes. Les barrières tombent progressivement depuis le début du XX° siècle.

A Mysore, Krishnamacharya a commencé à adapter le yoga aux femmes et à la période de la grossesse. Il a enseigné aux femmes de sa famille ainsi qu’à Indra Devi.
Je pense que si nous n’encourageons pas les femmes, les grandes traditions indiennes comme le yoga mourront, car les hommes ne suivent plus les préceptes des Védas. Ils sont en train de tous devenir des hommes d’affaires.”   Sri Tirumalai Krishnamacharya, 1938

 

Jusqu'en 1918, personne n'avait encore cherché à rendre le Hatha yoga accessible à l'homme en société. Ce mouvement de modernisation fut initié par Shri Yogendra qui proposa également l'application du yoga par et pour les femmes. Historiquement ce travail initia une grande transformation dans la vision traditionnelle sur le yoga, avec un enthousiasme populaire à le pratiquer, non seulement par les hommes, mais aussi par les femmes. En 1927, il épousa Sitadevi Yogendra, alors âgée de 15 ans. Elle commença son étude du yoga peu après son mariage, devenant deux ans plus tard, secrétaire de l'Institut puis chargée des classes pour les femmes. Elle contribua dès le début de sa parution au « Yoga Journal », par la rédaction d’articles et dut affronter la critique populaire non seulement par le fait d'être une femme pratiquant le yoga, mais aussi par le fait d'être mariée à un yogi.  "Easy Postures for Women" et "Yoga Simplified for Women" furent les premiers livres de yoga pour les femmes écrits par une femme et reconnus dans le monde entier.

  

 

En 1943, BKS Iyengar épouse Ramamani, une jeune fille du Karnataka qui fut aussi l’une de ses premières élèves, et surtout sa précieuse assistante. Tout en la formant, il développe sa technique d’expérimentation et son enseignement. En 1973, c’est elle qui posera la première pierre de l’Institut de yoga à Pune, elle décédera quelques jours plus tard et Guruji donnera son nom au Ramamani Iyengar Memorial Yoga Institute inauguré en 1975. L’implication de Ramamani fut décisive dans la tâche de Guruji, ensemble ils ont eu cinq filles (Geeta, Vanita, Sunita, Savita, Suchita) et un garçon (Prashant).

 

                                                                         

 

Geeta S. Iyengar, fille aînée de BKS Iyengar, est rapidement devenue son bras droit dans la transmission de son enseignement. Elle possède un diplôme d’Ayurveda, une connaissance profonde du sanskrit et une maîtrise des textes  philosophiques de l’Inde. C’est sa pratique et son enseignement du yoga qui la font considérer comme la plus grande yogini de notre époque. Elle est l’auteur du livre « Yoga, joyau de la femme » ainsi que de nombreux articles et conférences destinées au grand public, elle a tout parituclièrement développé les aspects thérapeutiques du yoga et continue à enseigner lors de grands rassemblements comme la Convention Yoganusasanam de décembre 2014 à Pune.

 

« La voie du yoga est ouverte à tous, sans distinction de race, caste, croyance ou sexe... En Inde, il a fallu longtemps pour réaliser que la voie du yoga pouvait être suivie par des personnes ordinaires. On a toujours considéré que le yoga n’était concevable que sur un le plan spirituel. Non que les gens aient été ignorants de leurs problèmes, mais ils n’avaient pas conscience que le yoga pouvait les aider à les résoudre, sur les plans physique, mental, psychologique et émotionnel. Le sage Patanjali dit que la maladie est le premier obstacle sur le chemin du yoga, et que la seule pratique du yoga doit permettre de la surmonter. On connaissait cet aspect du yoga en théorie, mais il restait à en faire l’expérience. Les efforts de Guruji ont permis aux personnes ordinaires et aux femmes de réaliser que le yoga peut être pratiqué même dans le but de répondre à des besoins élémentaires, comme la santé, ce qui a attiré les gens vers le yoga et particulièrement les femmes qu’il a volontiers enseignées. »  Geeta S. Iyengar

 

                                                                                             

       

video youtube : Geeta Iyengar et l'usage des cordes dans la pratique du Yoga
video youtube : Geeta Iyengar et les classes thérapeutiques de Yoga

 

 

Début du XXI° siècle, le côté encore sombre de la condition féminine en Inde

Surmortalité féminine
"Pourquoi es-tu venue au monde, ma fille, quand un garçon je voulais ? va donc à la mer remplir ton seau : puisses-tu y tomber et te noyer..." fredonne une chanson populaire d'Inde.

En 2001, le recensement officicel a créé un choc en montrant que sur un milliard d'Indiens,  il  manquait 36 millions de femmes (933 femmes pour 1000 hommes selon un rapport de l'UNICEF), qui ne sont pas nées, qui ont été tuées à la naissance ou qu'on a laissé mourir en bas âge : une préférence ancestrale pour les garçons, actuellement avivée par le matérialisme. Les filles sont considérées comme un fardeau financier car la dot traditionnelle et les frais de mariage peuvent engloutir les économies de toute une vie. Et même si la discrimination ne va pas jusqu’à l’infanticide, l’éducation et la santé des filles restent encore trop souvent négligées.

 

-    950 naissances de filles pour 1000 garçons ont mis en évidence la pratique en grand nombe des avortements sélectifs selon le sexe. Cette surmortalité est très accusée dans le nord de l'Inde, où le contrôle du sexe et du nombre des enfants s'accomplit surtout dans les familles aisées, souvent éduquées, des classes hautes et moyennes qui contournent aisément l’interdiction de  l’échographie pour déterminer le sexe du fœtus inscrite dans la loi depuis 1994.
-     927 filles pour 1000 garçons chez les enfants de moins de 7 ans (798 dans le Punjab) montrent aussi une surmortalité enfantine féminine par discrimination des soins accordés selon le sexe, voire infanticide en bas âge.
-    Surmortalité des femmes en couches : 230 décès pour 100 000 naissances en 2008 (8 à 10 pour 100 000 en France)
-    Surmortalité des veuves également et meurtres pour dot.

 

Un grand reportage de Sébastien Farcis diffusé en 2011, à découvrir sur RFI : En Inde, les filles restent indésirables

 

 

Le mariage arrangé
Tout le monde se marie en Inde, c'est un devoir impératif en accord avec la vision du monde hindoue, le mariage est un sacrement et fait partie de l'harmonie cosmique car les devoirs envers les hommes, les ancêtres et les dieux ne peuvent être accomplis que par le couple.

 

 

 
Le mariage arrangé nous semble incompréhensible parce qu'en Occident nous ne sommes pas habitués à voir la volonté collective l'emporter sur l'individu, mais c'est encore le plus pratiqué des mariages en Inde, bien que le mariage d'amour tende à se développer... beaucoup plus lentement que dans les films de Bollywood !
Le long processus du mariage arrangé débute par la sélection du (de la) future(e) époux(se) qui s'opère par bouche à oreille, annonces matrimoniales des journaux, sites Internet avec SMS d’alerte… mais la caste reste le premier critère de sélection des candidats. Le mariage mixte, c'est à dire entre personnes soit de races différentes, soit de castes ou même de religions différentes relève encore souvent de nos jours de l'exploit !
Même si les candidats commencent à jouer un rôle dans la sélection du partenaire, le mariage continue à reproduire donc le système des castes, des inégalités économiques et des identités religieuses, et l'asymétrie des genres. L'épouse doit être inférieure en tout à son mari, par sa taille, sa formation, sa fortune, sa culture et sa caste ; elle doit se conformer aux normes de sa nouvelle famille et procréer des fils pour assurer la descendance du lignage. Le mariage est l'occasion d'une fête durant plusieurs jours avec de très nombreux invités, donc source d'une dépense et souvent même d'endettement pour les parents de la mariée.

 

Jusque dans les années 1920, les femmes étaient mariées à la puberté, vers 13 ans, voire bien avant : certains mariages pouvaient être décidés dès la naissance des enfants, ceux-ci étant alors mariés à 8 ans et la jeune épouse restant chez ses parents jusqu'à la puberté. Gandhi s'attaqua fermement à cette coutume, désormais réprimandée par la loi, mais qui persiste encore dans certaines régions. Depuis 1950, l'âge moyen au mariage est passé de 15 à 19 ans pour les femmes, et de 21 à 25 ans pour les hommes, l'écart d'âge est aujourd'hui de 5 ans.

 

La chasteté de la femme est la vertu la plus précieuse, il n'en est évidemment pas demandé autant à l'homme ! Même si les jeunes filles sont nées à l'étranger, nombreuses sont encore éduquées dans le but de devenir de parfaites épouses.

 

Divorce et célibat
Depuis 1955, la loi indienne permet le divorce par consentement mutuel ou sur demande du conjoint qui le demande pour sévices physiques ou abandon. Dans la réalité, la plupart des femmes indiennes préféreront subir la violence de leur mari plutôt que d’encourir le rejet de leur entourage. Sans revenus pour la plupart d’entre elles, elles ne possèdent d’ailleurs pas d’autres ressources en cas de rupture que de retourner sous le toit de leurs parents, qui souvent refusent cette honte et cette charge financière. Ce sont essentiellement les femmes de la bourgeoisie éduquées et soutenues par leurs amis ou leur famille qui se risquent à entamer des procédures de divorce. Quelques associations féministes commencent à accompagner dans cette démarche des femmes battues ou qui, mariées trop jeunes, franchissent le pas à l’âge adulte.

 

Le célibat est également exceptionnel pour une femme.

 

La dot
C'est l'ensemble des prestations en nature et en espèces versées par les parents de la jeune fille à leur gendre ou à la famille de ce dernier. Parfois, la dot investie et le coût de la cérémonie peuvent représenter jusqu'à 70 % du capital économique des familles, ce qui est énorme, c'est donc une véritable transaction commerciale. La dot est justifiée de différentes manières : comme une compensation pour les études accomplies par l'époux ou pour les dépenses occasionnées pour l'entretien de la future épouse sensée ne pas travailler, ou encore comme sa part d'héritage.

 

A la fin des années 1970, des femmes se sont interrogées sur la mort mystérieuse et accidentelle de femmes rapportées par la presse car un scénario  répétitif se dégageait : l'accident avait eu lieu dans la cuisine où les infortunées prenaient feu à cause d'une explosion de kérosène. Elles étaient en général jeunes et nouvellement mariées, issues des classes moyennes montantes. La police et le voisinage se désintéressaient de ces accidents, sous le prétexte qu'il s'agissait de querelles familiales. On s'aperçut alors que les conflits autour de la dot pouvaient occasionner ces violences : jeunes femmes brûlées "accidentellement ", empoisonnées ou poussées au suicide par leur mari ou la belle-famille, leur dot étant jugée insuffisante... ou pour garder la dot et se remarier...

 

La dot a certes été censurée par la loi et, en cas de décès mystérieux de l'épouse durant les 7 premières années de mariage, il y a autopsie et c'est au mari et à sa famille de prouver qu'ils ne l'ont ni poussée au suicide ni assassinée (8093 femmes assassinées pour "cause de dot" en 2007 : estimation du  Bureau international des rapports sur la criminalité en Inde). Mais la dot est devenue simplement plus clandestine tout en continuant à se répandre. L’ouverture économique du pays et sa modernisation rapide ont accentué le problème en faisant naître des désirs liés à l’argent de plus en plus grands.

 

Fécondité et stérilisation par manque de choix
L’Inde est un des premiers pays à avoir mis en œuvre une politique de planification familiale avec des actions d’envergure à partir des années 1960. Au début, il s’agissait principalement d’initiatives en faveur de la stérilisation des couples ayant déjà eu des enfants, puis ont été diffusées progressivement des méthodes contraceptives (stérilet, préservatif masculin, etc.). De 1975 à 1977, une politique autoritaire de contrôle des naissances avec des mesures brutales « d’encouragement à la stérilisation » parmi les plus défavorisés a fait durablement s’effondrer la crédibilité de tout le programme auprès de la population.

 

L’accent est maintenant mis sur l’éducation et l’information. Le recul de l’âge du mariage et l’accès plus simple à une contraception ont contribué à réduire le taux de fécondité des femmes au fil des ans (2,51 en 2014 alors qu’il était encore à 3 dix ans plus tôt).  Cet accès reste encore limité de nos jours dans les milieux pauvres et peu éduqués, où les femmes sont souvent poussées à se stériliser par manque d’informations sur d’autres méthodes de contraception (Inde, la stérilisation des femmes par manque de choix : un article de Sébastien Farcis, 2014).
Et dans un pays où la famille est une valeur primordiale, beaucoup considèrent encore les politiques de limitation des naissances comme « contre-nature ».

 

 

 

Viols et violences
Décembre 2012 : le viol collectif et sauvage d’une étudiante de 23 ans à New Delhi, suivi de son décès quelques jours plus tard, ont déclenché une réaction de grande ampleur dans le pays, relançant le débat sur la condition des femmes en Inde et sur l’application de la loi.
A l’annonce du décès de cette jeune femme, des manifestations de grande ampleur ont été organisées à Mumbai et Calcutta, afin de faire bouger la classe politique accusée d’indifférence face aux violences faites aux femmes : « Nous ne voulons pas de vos condoléances. Nous voulons des lois contre les violences sexuelles ».

 


 
 

En 2012, un viol était signalé toutes les 20 minutes en Inde, mais seulement 26 % des affaires portées devant la justice aboutissaient à une condamnation des agresseurs, selon les chiffres du Bureau national des statistiques criminelles. Le premier ministre a reconnu que les violences faites aux femmes étaient un « problème » significatif en Inde où près de 90 % des crimes enregistrés en 2011 ont une ou des femme(s) pour victime(s) selon les chiffres officiels. Il s’est engagé à mieux protéger les femmes contre les crimes sexuels et a souhaité des peines plus sévères pour leurs auteurs. Par ailleurs, davantage de femmes seront recrutées par la police de Delhi, ville dont l’insécurité lui vaut le surnom de « capitale du viol ». Ecouter l'article de Sébastien Farcis diffusé sur RFI en 2013 : New Delhi la nuit, femmes en danger.

 
Cette mobilisation donne à présent confiance aux femmes victimes, révélant des crimes qui étaient auparavant passés sous silence. A New Delhi, les plaintes pour viol ont triplé dans les six premiers mois de l'année, par rapport à l'année précédente. « 181 » : une ligne téléphonique d'assistance aux femmes en détresse, opérant 24 heures sur 24, a désormais été mise en place par le gouvernement régional de la capitale.  La ministre à la tête de la région de New Delhi a en effet nommé une militante féministe, avec 25 ans d'expérience de terrain, à la direction de ce service d'assistance qui reçoit 1200 plaintes par jour, dont une trentaine concerne des cas sérieux d'enlèvements, de viols ou de meurtres souvent motivés par une dot trop faible. Des agentes spécialisées aident désormais les victimes à déposer plainte et suivent le dossier jusqu'au procès.

 

Nirbhaya, « Celle qui n'a pas peur » en hindi (surnom donné à la victime du viol de décembre 2012, qui s’est défendue contre ses agresseurs) est le titre d’une pièce de théâtre-témoignage présentée avec succès en Inde, pour briser le tabou des viols : sur scène, cinq actrices présentent sans pudeur leur propre histoire d'agression sexuelle. Cette pièce a reçu le prix pour la Liberté d'expression, décerné par Amnesty International.
Lire l'article de Sébastien Farcis, 2014 Nirbhaya, une pièce de théâtre pour briser le tabou des viols en Inde

 

À New Delhi, selon une étude réalisée en 2010, 66 % des femmes disent avoir été victimes de harcèlement sexuel entre deux et cinq fois au cours de l’année écoulée (AGORI et ONU Femmes, 2010 :  Rapport sur l'étude de référence, disponible en anglais).

 

Selon J. Nehru (1889-1964), on peut savoir où en est une nation en observant le statut de ses femmes..." En Inde, les vaches sont sacrées et ne sont pas mangées, cela n'empêche hélas aucunement de les surexploiter, voire de les maltraiter. Il en est strictement de même pour les femmes... cela signifie seulement que les femmes indiennes ne sont ni plus ni moins bien traitées que les femmes en Islam ou ... en Occident. Car l'Occident parle de courtoisie, glorifie la maternité, et impose une journée internationale de la femme, mais il édicte des lois qui restent inappliquées et adhère au christianisme qui attribue au féminin l'origine de tous les maux humains."

 

S’il y a beaucoup à dire sur les femmes en Inde, n’oublions pas ce qui se passe ailleurs dans le monde, et en France. En juillet 2010, l’Assemblée générale des Nations Unies a créé ONU Femmes, l’entité des Nations Unies pour l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes. Les États Membres ont pris des dispositions historiques pour accélérer les objectifs de l’Organisation liés à l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes.
Voici quelques faits et chiffres de l'ONU femmes concernant la violence à l’égard des femmes et des filles dans le monde :
 

•    D’après les données nationales disponibles en fonction des pays, jusqu’à 70 % des femmes sont confrontées à la violence physique ou sexuelle au cours de leur existence. La plupart du temps, la violence apparaît dans le cadre de relations intimes et de nombreuses femmes désignent leur conjoint ou partenaire comme étant l’auteur des violences perpétrées.
•    On estime que près de la moitié des femmes assassinées en 2012 l’ont été par leur partenaire intime ou par un membre de leur famille.
•    La plupart du temps, la violence envers les femmes est gardée sous silence. Par exemple, une étude basée sur des entretiens avec 42 000 femmes des 28 États membres de l’Union européenne a révélé que seulement 14 % des femmes signalaient à la police le fait de violence le plus grave commis par un(e) partenaire intime et 13% le fait de violence le plus grave commis par une autre personne.
•    Dans les pays de l’Union européenne, entre 40 et 50 % des femmes subissent des avances sexuelles ou des contacts physiques indésirés ou d’autres formes de harcèlement sexuel au travail.
•    À l’échelle mondiale, plus de 700 millions de femmes actuellement en vie se sont mariées alors qu’elles étaient encore enfants (avant l’âge de 18 ans). Parmi celles-ci, plus d’une sur trois s’est mariée avant son 15e anniversaire.
•    Environ 120 millions de filles dans le monde (soit un peu plus d’1 sur 10) ont déjà été forcées à avoir des relations sexuelles ou à s’adonner à d’autres actes de nature sexuelle à un moment donné dans leur vie.
•    Des millions de femmes et de filles, victimes de la traite des êtres humains, se retrouvent prises au piège de l’esclavage moderne. À l’échelle mondiale, les femmes et les filles représentent 55 % des victimes du travail forcé, estimées à 20,9 millions dans le monde, et 98 % des victimes d’exploitation sexuelle, estimées à 4,5 millions.
•    Les femmes vivant dans des zones urbaines sont deux fois plus susceptibles que les hommes de subir des violences, surtout dans les pays en voie de développement.

 

En France, le Haut Conseil à l’Egalité entre les femmes et les hommes donne quelques repères statistiques pour les années 2010 à 2012
(Haut Cconseil Egalite : violences de genre, repères statistiques)

 

-    83 000 femmes victimes de viols ou tentatives de viols par an
-    En 2011 : 3742 plaintes pour viols de femmes (dans un quart des cas, il s’agit du conjoint ou partenaire de la victime)
-    200 000 femmes se déclarent victimes de violences conjugales chaque année
-    En 2012 : 121 femmes décédées, victimes de leur conjoint (en moyenne, une femme meurt des suites de ces violences tous les 2,5 jours).

 

Etre veuve en Inde
Dans l'Inde ancienne, la veuve se trouvait pratiquement déchue de ses droits familiaux et sociaux. Elle devait avoir la tête rasée, mener une vie d'austérité et se vêtir de vêtements simples et blancs : une implicite mais profonde culpabilité plane en effet sur les veuves et a permis qu'elles soient réduites, quand le contexte familial s'y prêtait, à une vie recluse vouée à des tâches subalternes.

 

La situation de veuve est souvent pire que celle de divorcée, et même si légalement elles peuvent maintenant se remarier, il y a encore un fossé entre la loi et la réalité. À partir du moment où son mari meurt, la femme se retrouve reléguée par une société qui considère encore bien souvent l’épouse responsable du décès de son mari. Immédiatement après la mort de ce dernier, on retire à la veuve ses bijoux et on lave la marque de sindur, poudre de vermillon qui orne ses cheveux et définit son statut de femme mariée. Elle ne pourra désormais que se vêtir de blanc, couleur de deuil, ou de bleu et les ornements lui sont dorénavant interdits. Elle ne participera plus aux grandes réjouissances familiales et traditionnelles ou sera simplement tolérée mais à l’écart, car faisant figure de mauvais présage. Il ne lui reste que sa belle-famille, qui la traite souvent de haut. Elle peut aussi être renvoyée dans sa famille ou dans des établissements pour les veuves, sortes de mouroirs où elles doivent se lever avant l’aube et réciter des mantras en l’honneur de Krishna. Les conditions de vie de ces femmes sont souvent épouvantables, et les plus jeunes sont généralement contraintes à la prostitution pour survivre.

 

Le très beau film « Eau » (Water) de la cinéaste indienne Deepa Mehta exprime de manière très touchante le sort des veuves en Inde au moment de l’Indépendance du pays. En 2000, le tournage de ce film basé sur l’histoire d’une veuve-enfant de Varanasi (Bénarès), avait provoqué la colère des extrémistes hindous, qui avaient obtenu l’interdiction du tournage en Uttar Pradesh. L’actualité médiatique nous donne de plus en plus d’exemples de femmes courageuses qui refusent la pression familiale et sociale et s’opposent à ces traditions ancestrales.

 

Education des filles
Parce que l’éducation des filles est la clé de la transformation des sociétés, et parce qu’elles le savent, des milliers de femmes militent pour l’éducation, dans leur famille, dans leur communauté et vis-à-vis du gouvernement. Même si la situation s’est nettement améliorée depuis une vingtaine d’année, le taux d’alphabétisation des filles reste en retard sur celui des garçons. Au niveau national, environ 70 % des filles vont à l’école primaire contre 76 % des garçons de 6 à 10 ans. Plus on progresse dans le niveau d’études, plus les inégalités se creusent et, après l’âge de 12 ans, l’Inde ne compte plus que 40 % de filles scolarisées.
Parmi les principaux facteurs expliquant cette disparité figurent la pauvreté et la persistance de préjugés sociaux et culturels : dans les couches sociales défavorisées, on destine les filles aux travaux domestiques et à l’éducation des enfants et puisqu’elles quitteront leur famille au moment à leur mariage, à quoi bon investir dans la formation d’une fille qui partira…

 

En revanche, dans l’enseignement supérieur, les inégalités entre filles et garçons sont plus faibles, la plupart des étudiants étant issus des classes moyennes ou aisées où il y a nettement mois de discrimination envers les filles.

 

Sari

Un vêtement, le sari, reste le véritable emblème de la femme indienne, symbole le plus traditionnel de l'Inde en pleine mutation aujourd'hui. Un même vêtement pour toutes les femmes, mais la provenance et la manufacture séparent rapidement les différentes classes sociales !

 

 

L'origine du sari remonterait vers 100 av. J-C., c'est une simple bande de tissu d'environ 1 m 20 de large sur 5 à 6 m de long, faite d'une seule pièce. En effet, selon l'hindouisme, tout vêtement cousu, percé par une aiguille était considéré comme impur. Sa technique de drapé varie selon les régions, les castes, les activités, les religions, etc. Il se porte sur un jupon et un corsage serré laissant le ventre nu et n'est habituellement porté que par les femmes mariées.

 

Les jeunes femmes d’aujourd’hui voient dans le sari d’abord le style de vie conservateur qui entrave la liberté sociale et individuelle mais, paradoxalement elles ont conscience qu’il est aussi le symbole national des femmes indiennes et toutes en conservent un pour les occasions spéciales. Nombreuses sont les femmes influentes de l'Inde actuelle qui portent d’ailleurs le sari lors de leur vie publique et professionnelle, conscientes d'inscrire ainsi leurs actes et leurs paroles dans l'Histoire moderne de l'Inde avec le poids de la tradition et influençant par là même le regard porté par la jeune génération sur cette dernière.

 

Le sari n'est pas qu'un vêtement, c'est souvent un cadeau, un souvenir de l'événement qui le suscite et de celui qui l’a offert. Les plus réputés sont tissés de soie et viennent de Bénarès et de Kanchipuram. Traditionnellement, la fille pubère porte son premier sari et il est très important lors du mariage ; puis l'époux offre le sari du riz, le jour où son épouse sert pour la première fois de la nourriture cuite dans sa nouvelle maison. En l'acceptant, l'épouse accepte ses nouveaux devoirs. Les veuves portent traditionnellement un sari blanc ou de couleur terne, sans bordure ni motif.
Le sari est saturé de sens et d'usages ; le pan ou pallu ne sert d'ailleurs pas qu'à afficher sa modestie en se couvrant la tête et les épaules, il sert aussi à saisir les casseroles brûlantes, à dépoussiérer la table, à accrocher les clefs ou à essuyer la sueur...

 

Son origine légendaire remonterait au Mahabharata lorsque Draupadi, enjeu d’un duel, fut gagnée par le clan des Kaurava. Krishna promit alors de protéger sa vertu, si bien qu’au moment où les vainqueurs décidèrent de « profiter de leur gain » ils ne purent qu’attraper le bout d’un tissu diaphane qui la drapait modestement, certes, mais encore d'une manière séduisante. Ils continuaient à tirer sur le tissu et essayaient de le retirer pour la déshabiller, mais celui-ci n'en finissait pas de se dérouler... C’est ainsi que la vertu triompha de nouveau dans cette épopée indienne.

 

Un conte populaire raconte... "On dit du sari qu’il est né sur un métier à tisser de l’imagination d’un tisserand qui en rêvant d’une femme, a voulu représenter sur le tissu le miroitement de ses larmes, la cascade de ses cheveux longs, les couleurs de beaucoup de ses caprices et la douceur de son contact. Il a tissé tous ces attributs ensemble sans pouvoir s’arrêter fabriquant ainsi plusieurs mètres de tissus. Et quand finalement il a terminé, il s'est assis et a souri, a souri et a souri encore."

 

 

Les années 2000 et son usage militant : "Nous avons des économies et voulons acheter un terrain, même s'il nous faut demander un prêt bancaire" : les 6 femmes en sari ne se démontent pas devant les fonctionnaires assis derrière leur table, dans  les bureaux de la municipalité au coeur de Bombay. "Un terrain, pour quoi faire ?" s'enquièrent les hommes du bureau. "Pour bâtir nos maisons !" "Et quelle maison allez-vous construire ?" Les femmes déroulent alors un sari, 5 mètres de long, 1 m 20 de large, l'étalent par terre, puis un deuxième sari et un troisième sari qu'elles placent à côté. "Voici la surface de la maison", disent les femmes qui ignorent tout des pieds et pouces carrés. Pour les murs, les femmes dressent des nattes de bambou ! Le plan est dressé, devant des fonctionnaires ébahis. Quand ces derniers prétendent ne pas avoir de terrains à vendre, les femmes partent elles-mêmes à la recherche de parcelles vides. "Nous avons de quoi payer, nous ne mendions pas". L'obstination de ces femmes illettrées paiera, groupées en petites associations de travailleuses, mettant en commun leurs micro-économies, elles ont obtenu le dialogue avec les professionnels. Et désormais, les volontaires des ONG ne sont plus architectes... mais banquières ou chefs d'entreprise !

 

A la fois tournée vers la modernité et figée dans ses traditions, il est difficile de généraliser ce qui se passe pour les femmes en Inde tant les disparités sont marquées entre les régions, entre les populations rurales et citadines, entre les générations, entre classes pauvres et nouveaux riches (Un documentaire de Julie et Jean-Philippe Navarre diffusé en mars  2015, à écouter sur France Culture : émission "sur les docks" : la condition des femmes en Inde ).

 

Désormais les femmes sont de plus en plus nombreuses à accéder à tous les postes les plus élevés dans l'industrie, la haute finance indienne, elles sont reconnues comme avocates, artistes... et ont une énergie souvent incroyable pour faire changer les choses en se battant pour leurs droits au travers d'associations, d'ONG et de fondations qu'elles ont créées.
Grâce à leur entrée dans le monde du travail, les femmes indiennes s’émancipent de la tutelle familiale et commencent à gagner en autonomie. Plus libres et plus actives que par le passé, elles tentent de surmonter les obstacles qui se dressent encore à chaque étape de leur vie.

 

On est encore loin de l’idéal d’égalité inscrit dans la Constitution, comme l'estime Shooba Dé, écrivaine et éditorialiste dans le Bombay Time, l'écrit « Notre société a un pied dans le Moyen Âge et un autre dans le XXI° siècle. Mais elle a davantage évolué en 10 ans que durant plusieurs siècles » .

 

Depuis l'occident, on reste bien souvent dans l'imaginaire à propos des femmes indiennes : partagé entre éblouissement pour leur grâce, leur dignité et leur éclat drapés des saris, et pitié ou dénonciation de leur passivité ou complicité dans les aspects les plus sordides de leur vie... une civilisation radicalement différente de la nôtre, où l'oppression des femmes n'est peut-être qu'un miroir des nôtres, passées ou présentes.

 

 

 

 

Bibliographie
Un milliard d'hindous, histoire, croyances et mutations (Ysé Tardan-Masquelier, Albin Michel, 2007)
Femmes en Inde, (La nouvelle revue de l'Inde n° 2)
L’inde contemporaines, de 1950 à nos jours (sous la direction de Christophe Jaffrelot, Fayard, 2006)
Inde, histoire, société, culture (Pauline Garaude, La Découverte, 2013)
Nous ne sommes pas des fleurs, 2 siècles de combats féministes en Inde (Martine Van Woerkens, Albin Michel, 2010)
Moi, Phoolan Devi, Reine des bandits (Phoolan Devi, Robert Laffont, 2013)
Inde, la révolution par les femmes (Dominique Hoeltgen, Picquier, 2010)
Cendres d'immortalité (Catherine Weinberger-Thomas, Seuil, 1996)
Un sari couleur de boue (Kashmira Sheth, Ecole des loisirs, 2010)
Saris : les derniers artisans de la soie (Benoît Lange, Favre Sa, 2010)
Les dits de Lalla, chants mystiques du tantrisme cachemirien (Marinette Bruno, Les Deux Océans, 2001)
Yogayajvanalkyam (Philippe Geenens, Gallimard, 2000)
Parvati ou l'amour extrême (Kalidasa, Les Belles Lettres, 2005)
Le Mahabharata conté selon la tradition orale (Serge Demetrian, Albin Michel, 2006)
Le Ramayana conté selon la tradition orale (Serge Demetrian, Albin Michel, 2006)
L'enseignement de Ma Ananda Moy (Josette Herbert, Albin Michel, 1988)
Baby Halder, une vie moins ordinaire (Baby Halder, Picquier, 2009)
Guruji (RIMYI, Pune, 2009)
Yoga, Joyau de la femme (Geeta S. Iyengar, Buchet Chastel, 2012)
Le Yoga et les femmes (Geeta Iyengar, Yoga rahasya n° 3, 2002)
Le yoga pour les femmes, une pratique adaptée (Geeta S. Iyengar, Yogasara n°1, 1993)

 

Sitographie
http://www.couleur-indienne.net/ : La femme en Inde (Fabienne-Shanti Desjardins)
http://unoeilsurlinde.blogspot.fr/

 

Filmographie
Mother India, (Mehboob Khan, 1957, premier film indien nommé aux Oscars)
Le Mahabharata, (Peter Brook, 1989)
Le mariage des moussons, (Mira Nair, Lion d'or Venise 2001)
Water, (Deepa Mehta, 2006)
Arte 2013 : le pays qui n'aimait pas les femmes