Le Gange, rivière sacrée

Annick Petitdemange (Formation Bernard Valette, 2011)


LE GANGE, rivière sacrée en Inde

 

    L'eau est, partout dans le monde, considérée comme un principe de vie. Là où une rivière coule, les hommes et les animaux se désaltèrent, les cultures poussent en abondance. Il n'est donc pas étonnant que, depuis la plus haute antiquité, les rivières aient, en Inde, véhiculé un sens du sacré.

   De tous les fleuves et rivières de l'Inde, sept sont considérés comme particulièrement sacrés. Des pèlerinages permanents, avec des temps forts que sont les Mela, se déroulent sur leurs rives aménagées de ghâts en certains endroits, comme Haridwâr ou Vârânasî, sur le Gange, par exemple.
Ces sept rivières sont le Gange, la Yamunâ, la Sarasvatî, l'Indus, la Godâvarî, la Narmadâ et la Kâverî.

Le Gange (Gangâ)
   Le Gange est le cours d'eau le plus important de l'Inde, à la fois en longueur (3000 km) et en sainteté. Il prend sa source au glacier Gangotri, en un lieu appelé Gomukh (le Museau de la Vache) à 6 600 m d'altitude dans l'Himalaya où il porte alors le nom de Bhâgiratî. C'est un haut lieu de pèlerinage, assez difficile d'accès. Une fois arrivé en plaine, le Gange traverse Haridwâr puis l'immense plaine gangétique, recevant divers affluents, comme la Yamunâ (qui passe à Delhi) et plusieurs autres rivières mineures. A Allâhâbâd se trouve le confluent du Gange, de la Yamunâ et de la Saraswatî, rivière mythique citée dans les écritures.
   Plus  en aval, le cours du Gange se poursuit en traversant paresseusement Vârânasî (dont le nom ancien était Kâshî, et que les Européens connaissent sous le nom de Bénarès), la ville du Seigneur Shiva. Puis il se jette dans le golfe du Bengale en formant un important delta où il se mêle au Brahmapoutre.

   Le Gange est considéré comme sacré par les hindous. L'immersion dans le Gange purifie les fidèles qui pratiquent ce rite matinal quotidiennement. Mourir à Vârânasî est aussi une bénédiction car on peut avoir la chance d'éviter une nouvelle incarnation ou, au minimum, de connaître de meilleures conditions dans sa prochaine vie. La crémation du corps des défunts sur les ghâts de Manikarnika et de Harishchandra est une activité qui ne connaît pas de répit.
   Les dévots viennent en pèlerinage à Vârânasî pour s'immerger rituellement dans les eaux sacrées (bien que terriblement polluées) et pratiquer la méditation sur ses rives.

   On estime que chaque jour le Gange reçoit les restes de quelque 400 cadavres humains ainsi que les 1 550 tonnes de bois utilisées pour les crémations, auxquels s'ajoutent les 9 000 carcasses d'animaux qui y sont abandonnées, ce qui est une importante cause de pollution. Les égouts, qui aboutissent au fleuve en aval de la ville, ont révélé un taux de coliformes fécaux de 1,5 million d'unités par décilitre, le maximum autorisé étant de 500 unités. Diverses méthodes ont été envisagées pour aider à la dépollution du Gange, comme l'installation de stations d’épuration, des centaines de kilomètres d’égouts, la construction de milliers de toilettes publiques et de crématoires électriques (mais ils ne sont guère utilisés que par les indigents car la crémation au bois est une tradition solide). On a aussi lâché des tortues nécrophages pour dévorer les cadavres insuffisamment brûlés, mais ces bêtes ont été capturées et mangées par les riverains...

   En 1985, le Gange a été proclamé « héritage national » et une Autorité centrale du Gange fondée mais les résultats butent sur les efforts financiers qui restent insuffisants et, il faut bien le dire, sur une forte inertie des pouvoirs publics.
   Le Gange possède cependant des capacités d'auto dépollution remarquables. Il bénéficie d'une oxygénation dix à vingt fois supérieure à n'importe quel autre cours d'eau dans le monde. Il élimine ainsi 80 % de la pollution organique en 2 km et 30 min grâce aux bactéries. Cependant, ces capacités naturelles sont aujourd'hui insuffisantes.

La Déesse Gangâ
   Gangâ est la déesse du Gange, fille de l'apsarâ Menakâ et d'Himavant, le roi de l'Himalaya. D'une union avec Agni, elle conçut Karttikeya - Skanda - qui, pour cette raison, a parmi ses noms celui de Gangâputra (c'est à dire Fils de Gangâ ; bien que Parvati soit habituellement considérée comme la Mère de Karttikeya). En venant sur terre, Gangâ, a perdu une partie de son statut divin et dut donc se marier, en l'occurence avec le roi Shântanu dont elle eut huit garçons.

   Elle est la seconde épouse (au grand dam de Parvati, la première épouse) de Shiva qui la porte dans sa chevelure. Elle est parfois appelée Bhagîrathî, "descendante de Bhâgirathâ", car c'est grâce aux ascèses de ce Rishi (Sage) qu'elle descendit sur terre afin de purifier les êtres de leurs fautes.

   Selon la légende, Brahmâ collecta la sueur des pieds de Vishnou pour créer Gangâ. Quelques temps plus tard, un roi d'Ayodhya, ancêtre de Râma, du nom de Sagar, obtint par magie soixante mille fils, en ayant pratiqué cent fois le puissant sacrifice du cheval, l'Ashvamedha. Lors de la dernière cérémonie, le cheval qui devait être sacrifié aux dieux fut volé par le dieu Indra, jaloux des succès de Sagar. Il le cacha dans l'ashram de Kapila, un Rishi à la forte personnalité. Ne retrouvant pas le cheval, Sagar envoya tous ses fils à sa recherche ; ils finirent par mettre la main dessus dans la maison de Kapila et l'accusèrent donc du vol. Kapila, qui était en méditation profonde, en sortit et, furieux de ce trouble injustifié, réduisit les soixante mille fils de Sagar en cendres d'un seul regard. Les fantômes de ces malheureux se mirent alors à errer sur la terre car leurs rites funéraires n'avaient pas été accomplis.
Bhagiratha, un des descendants de Sagar, apprit le destin de ses ancêtres. Il fit le vœu de faire descendre Gangâ sur terre car Elle seule pourrait retrouver les cendres des fils de Sagar et les expédier, de son flot puissant, vers les cieux. Bhâgirathâ pria Brahma qui accéda à sa demande et ordonna à Gangâ de s'exécuter. Mais Gangâ pensa qu'on la sous-estimait pour lui demander ce genre de tâche et décida donc de balayer la terre entière.
Alarmé, Bhâgirathâ pria Shiva de briser la force du flot torrentueux de Gangâ qui chuta avec une puissance inouïe sur la tête de Shiva. Mais le grand Dieu l'emprisonna dans sa chevelure, ce qui lui vaut l'épithète de Gangâdhara (Porteur de Gangâ) et elle en ressortit assagie.

   La Déesse est une belle jeune femme se tenant debout sur son véhicule (vâhana), le makara. Celui-ci est une créature aquatique mythique que l'on interprète parfois comme un gavial du Gange. C'est un animal avec une petite trompe comme un éléphant de mer, la dentition du crocodile et une queue de poisson. Dans ses représentations tardives, la makara se complique de plus en plus, avec des décorations florales. Le makara est une créature propice liée à la fécondité.
Le makara est aussi le véhicule du dieu des eaux, Varuna.
La déesse Gangâ fait partie des divinités représentées dans les temples :
  Les deux déesses fluviales, la Gangâ et son affluent, la Yamunâ, sont généralement représentées à la base des montants de la porte du temple. Dans les temples excavés anciens, on les voit sur les parois latérales de la véranda. Les Déesses sont essentiellement caractérisées par leur monture ou vahana. La Gangâ est représentée sur un makara alors que la Yamunâ est, elle aussi debout, mais sur une tortue. Dans les premiers temps figurées seules, elles sont par la suite accompagnées de petites servantes portant une ombrelle, symbole de royauté.
Leur présence à cet emplacement est liée au concept de purification (avant d'entrer dans le temple), Gangâ purifiant les "erreurs humaines". Quant à Yamunâ, elle fait référence à la zone où les deux fleuves se rencontrent, considérée comme l'un des lieux les plus sacrés de l'Inde (c'est là où se déroule l'une des Kumbhamela les plus importantes).

  La Gangâ est également montrée dans la chevelure de Shiva (Gangadharamûrti ("le Seigneur qui porte Gangâ"), rappelant le mythe de sa descente sur terre
Gangâ est enfin désignée par un certain nombre d'épithètes : Armantyanâdi, Mandâkinî, Tripathagâ, Bâghiratî, Kirâti, Devabhutî, Khâpagâ, Harashekarâ (crête de Shiva), Mahâbhadrâ... Le terme de Gangâ lui-même est utilisé par extension pour qualifier tous les cours d'eau sacrés indiens.

 

 


DU GANGE,
mots et images de l'eau dans l'Inde ancienne

Synthèse de la conférence donnée par Colette POGGI, indianiste, UNESCO, dans le cadre de « L’Inde de l’eau », 7 novembre 2003.

   L’eau est perçue dans l’Inde ancienne comme un élément essentiel de la vie, dans son aspect physique - le corps, le monde -, et dans son aspect subtil - la vie de la pensée, de l’esprit. Ce thème est omniprésent dans la symbolique et l’imaginaire de l’Inde ainsi que dans le monde du rite, de l’art, et de la métaphysique.

L’eau, le sanskrit, les Veda

   Ces aspects seront abordés à partir du sanskrit, langue sacrée qui possède en elle-même une grande plasticité et une puissance d’expression remarquable ; en effet, pour le seul mot « eau » en français, il en existe plusieurs dizaines en sanscrit dont nous évoquerons les plus pertinents.
   Dès son origine, environ deux millénaires avant notre ère, le sanscrit véhicula des textes révélés appelés Veda, « connaissance ou science ». Les Veda nous rapportent une expérience, une vision de l’homme et de l’univers dont l’un des éléments essentiels est l’eau, point de repère universel pour essayer de formuler l’énigme de l’existence. À partir de cet élément visible et palpable, s’élabore une tentative « poétique » pour penser l’existence et en saisir l’essence impalpable et inconcevable.

 

Unité dynamique de la vie

   À travers l’eau et les cinq grands éléments cosmiques célébrés par les rishi (voyants, sages) du temps des Veda, surgit une vision unitaire, vivante, dynamique de l’homme dans l’univers et de l’univers en l’homme. L’homme et le monde sont en effet conçus comme une unité et non en termes de scission homme-univers ou matière-esprit. De même, les Upanishad, textes ultérieurs qui prolongent les Veda, célèbrent le lien originel qui unit entre eux les éléments cosmiques, et ceux-ci à l’homme. Ces éléments sont l’espace lumineux, akasha (de la racine KÂSH, resplendir), le vent, vâyu, le feu, agni, l’eau, jala, et la terre, prithivî.
   La chaîne continue de la vie, depuis l’univers jusqu’en l’homme, est mise en évidence dans ce passage de la Taittiriya Upanishad : « De cette essence universelle, est issu l’espace. De l’espace, le vent. Du vent, le feu. Du feu, les eaux. Des eaux, la terre. De la terre, les plantes. Des plantes, la nourriture. De la nourriture, la semence, et de la semence, l’homme ».
Voilà exprimée une vision intuitive de l’unité dynamique de la vie qui n’est pas propre à l’Inde. Dans l’Occident antique, au IIIe siècle, le philosophe Plotin prend conscience d’un principe ultime, le principe divin, métaphoriquement assimilé à une source à partir de laquelle tout se déploie : « Imaginez une source qui a son origine en elle-même, elle alimente tous les fleuves, demeurant ce qu’elle est en essence, ainsi la vie divine est une fontaine qui jaillit d’elle-même ».
   De même, en Inde, on imagine une puissance créatrice qui fulgure en elle-même à partir d’un germe, bindu en sanscrit, point ultime d’énergie, d’où surgit le déploiement cosmique. Dans la vision indienne, l’apparition de la multiplicité implique nécessairement la résorption dans ce point source. Il existe donc toujours un mouvement d’harmonisation et d’intégration qui comporte expansion, contraction, déploiement, reploiement.
 

L’eau, origine cosmique

   Parmi les grands éléments cosmiques, l’eau joue, au cours du riche développement philosophique de l’Inde, un rôle significatif dans l’interrogation de l’homme sur l’univers : qu’est-ce que l’existence ? Quelle est son origine, sa nature, son sens.
   Le plus ancien texte connu de la révélation indienne, le Rig Veda (IIe millénaire avant notre ère), donne un aperçu très vivant de ce questionnement :
« Il n’y avait alors ni l’être, ni le non-être, ni le ciel, ni le firmament, ni rien au-delà. Où reposait tout ce qui est ? Y avait-il l’eau abyssale, l’eau sans fond ? Ni la mort ni la non-mort n’existait alors. Point de signe distinguant la nuit du jour. L’Un respirait sans souffle, mû de lui-même. Rien d’autre n’existait. A l’origine les ténèbres couvraient les ténèbres, et tout ce que l’on voyait n’était que l’onde indistincte ».(10, 129)
   Ce texte fait de l’eau un symbole de la trame primordiale, sous-jacente à toute la multiplicité qui va surgir ; ce principe se situe au-delà du temps, de l’espace, et constitue une dimension transcendantale à laquelle l’homme peut s’ajuster, en s’inspirant de la métaphore de l’eau.
   La thématique de l’eau se déploie en une multiplicité de mots sanscrits et d’images, qui trouveront peut-être encore un écho en nous. Rappelons que le français est un rameau du sanscrit, considéré comme la sœur aînée des langues indo-européennes. On peut s’étonner de la résistance du sanscrit à l’usure du temps. Il faut rendre hommage à ce véhicule linguistique extraordinaire qu’est le sanscrit, considéré dans la tradition hindoue, non comme une langue d’origine humaine qui se serait développée et transformée comme le français, par exemple, mais comme une langue sacrée révélée aux hommes par les dieux. Il constitue un outil linguistique particulièrement malléable, précis, vivant. Comme pour une sculpture, on peut, à partir d’une racine verbale en modifier le sens avec un préfixe, un suffixe ; aujourd’hui encore, en Inde, on crée des mots sanscrit pour nommer telle nouvelle réalité découverte dans le domaine des sciences.
   Dans le contexte hindou, la symbolique de l’eau s’exprime de différentes manières :

l’eau, puissance de vie et puissance cosmique qui donne naissance à la manifestation.
L’eau dans laquelle se dissout tout l’univers à la fin des cycles.
L’eau en tant que mouvement.
L’eau vivante et l’eau sonore douée de résonance.
L’eau en tant que transformation, voie de passage vers un au-delà des formes apparentes.
L’eau qui véhicule les éléments.
Le Gange : figure mythique d’un axe de vie cosmique.

   On ne saurait évoquer le thème de l’eau en Inde sans au préalable nommer le Gange, l’une des plus grandes figures de la mythologie indienne. À lui seul le Gange rassemble ces multiples aspects de l’eau. En sanscrit, le Gange est féminin (Gangâ), comme la plupart des mots qui expriment une énergie (cf. shakti). Il existe une double étymologie dans la syllabe ga qui signifie « celle qui va » et « celle qui chante » : dans le mouvement s’exprime ainsi la musicalité du fleuve.
 

Quelle est la véritable nature de Gangâ ?

   C’est un fleuve terrestre mais aussi cosmique, qui suscite aujourd’hui encore une grande ferveur. Le Gange est souvent évoqué comme mâtâ Gangâ, Gangâ la mère, ou Ambhâ qui signifie aussi la mère.
   Le Gange a marqué si profondément la civilisation de l’Inde qu’elle est désignée comme la civilisation du fleuve. Géographiquement, le Gange prend sa source dans l’Himalaya, la demeure des dieux, et plus précisément au cœur d’un glacier nommé Gangotri, haut lieu de pèlerinage et d’ermitage. Puis, le Gange déroule ses 2 700 km dans un bassin vaste comme deux fois la France, pour se jeter dans le golfe du Bengale. Mais il ne se limite pas à ce parcours terrestre, car selon le mythe, Gangâ, la déesse-Fleuve jaillit du ciel. Elle est en effet conçue comme un fleuve cosmique, au triple cheminement, car elle traverse le ciel, la terre puis s’enfonce dans les espaces souterrains.
 

Deux mythes évoquent ce triple cheminement

   Le premier raconte que Gangâ fut envoyée pour sauver les fils de Sagara (océan), retenus aux enfers. Elle accomplit donc ce chemin dans un but salvateur. Elle est l’axe médiateur qui sans cesse parcourt le ciel, les profondeurs souterraines, et revient à la source.

   Le second raconte qu’il advint sur la terre une immense sécheresse qui provoqua une famine sévère et mit l’humanité en danger. Alors la déesse Gangâ fut choisie pour venir sur terre et lui redonner vie. Malheureusement, en vertu de sa puissance, on savait que si Gangâ descendait directement du ciel sur la terre, la masse de ses eaux serait dévastatrice et non bienfaisante. Ambivalente, l’eau peut aussi bien régénérer que détruire. De ce fait, Shiva, le grand danseur cosmique qui déploie l’univers par son rythme, proposa de laisser tournoyer le Fleuve divin pendant mille ans dans les boucles de sa chevelure pour amortir la chute et lui permettre de dispenser ses bienfaits. Shiva accomplit ainsi son rôle de divinité de la transformation en faisant d’une énergie première ou brute, une énergie bienfaisante et vivifiante.

   Le Dravadrikvijnana dédie une strophe aux vertus de l’eau et plus particulièrement du Gange sous forme d’eau de pluie issue du ciel. En effet, cette eau qui sauva la terre n’est pas tombée une fois pour toutes. Elle revient sans cesse, et évoque ainsi une conception du temps cyclique. Le mythe est toujours actif et actuel.
« Celle qui vivifie, qui fortifie le cœur, qui rafraîchit, qui stimule la pensée, celle si subtile au goût imperceptible, légère et douce, très digeste, pareille au nectar, telles sont les qualités essentielles de Gangâ Ambhu (eau du Gange), l’eau de pluie tombée du ciel, imprégnée des rayons du soleil, de la lune et du vent, mais elle peut être favorable ou non selon la région et la saison ».
   Ce texte évoque les vertus de l’eau en tant que remède, mais il constate aussi l’ambivalence de l’eau, selon le lieu et le moment.

   Le Gange, figure mythique, apparaît dans la tradition hindoue comme la nature ultime de l’eau sous toutes ses formes, dans un puits, dans un bassin sacré, dans un ruisseau, dans un fleuve, dans un lac. Le Gange est comme une essence présente, à la vertu purificatrice : celui qui s’immerge dans le Gange est lavé de toute souillure et peut parvenir à la délivrance.

   Pour résumer, le Gange incarne les trois qualités suivantes de l’eau : puissance de vie - puissance cosmique, eau mouvante - eau vivante, eau sonore, eau puissance de transformation, thèmes que nous allons maintenant aborder à partir des mots de l’eau et des racines sanscrites.

Mots et images de l’eau : Eau cosmique – eau puissante

Eau cosmique
   L’eau contient en germe toute vie. Selon les Purana, « Textes immémoriaux » (anciens), Vishnu, divinité qui préside à la conservation de l’univers, repose entre deux manifestations cosmiques sur les eaux primordiales, océan sans limite. Il est allongé sur un serpent appelé ananta (infini) ou shesha (vestige). Selon la vision hindoue du temps et des cycles cosmiques, lorsque l’univers se dissout, il ne disparaît pas totalement. Il demeure un vestige ou résidu qui constitue le germe, le code génétique, des univers qui suivront. Ce serpent symbolise les vestiges qui créeront de nouveaux univers. À l’aube de chaque création cosmique, une tige de lotus jaillit du nombril de Vishnu : à partir de l’horizontalité, apparaît une image de verticalité, et dans ce lotus se trouve un œuf cosmique, un embryon d’or dans lequel Brahma, le principe créateur « rêve » le monde, l’imagine et le suscite par la puissance créatrice de son esprit.

   L’eau est donc première. Avant que toute manifestation n’advienne, il existe un principe originel, au-delà du temps et de l’espace : l’océan primordial où repose Vishnu.
Ce thème est repris dans un autre passage extrait de la Taittiriya Upanishad avec la notion d’aditi, illimité, qui est aussi perçu comme une onde :
« L’Un se mouvait sans souffle, mû de lui-même ». Cet Un « ondoyant » fait fonction de matrice cosmique.
Les Tantra, textes ultérieurs, évoquent la matrice vibratoire de l’univers en laquelle toute réalité vient s’inscrire, telle une vague dans l’océan.
« En l’onde illimitée, plus vaste que l’immense, sur le dos du firmament, au milieu de l’univers ayant de sa splendeur pénétré les lumières, Prajapati dans l’embryon se met à l’œuvre. Par les eaux se diffusent ainsi sur la terre tous les êtres vivants ».
Dans ce verset védique, on retrouve la métaphore de l’eau illimitée et de cet infini indifférencié. Un principe organisateur fera surgir l’infinie multiplicité des êtres. Au crépuscule de l’univers, de ce déploiement cosmique, tout se dissoudra de nouveau dans l’eau illimitée (aditi), infinie, pour resurgir.

Eau puissante
   Le nom apa, l’eau en sanscrit, vient de AP, verbe qui signifie gagner, atteindre, pouvoir, avoir puissance sur. De cette racine dérive le latin aqua, eau, mais aussi hava en gothique, hafa en haut allemand, ope en lituanien. AP est également passé dans le latin à travers le mot sanscrit apnis qui a donné amnis d’où amniotique.
   La racine TU qui signifie être puissant, être fort, a généré les mots tuyam ou toyam (eau) qui ont donné en français total ou tumescence, comme une force en expansion.
   La racineVR qui signifie recouvrir, submerger, a donné des mots de l’eau tel vari, urmi ou encore Varuna, divinité très ancienne du panthéon védique, qui relève des puissances aquatiques et incarne la loi cosmique, le dharma, la loi du bon ordre des choses. Varuna est le dieu lieur et délieur, qui lie, ligote quiconque enfreint l’ordre de l’harmonie cosmique, mais il délie aussi et délivre ceux qui sont au diapason de l’ordre cosmique.
   Enfin la racine JAL (jala = l’eau) signifie être riche, couvrir.

   Autre aspect de l’eau : sa puissance régénératrice.
   L’eau représente une force immanente dans la sève des plantes puisqu’elle irrigue toute la vie végétale, ce qui est exprimé de façon imagée dans les hymnes à l’eau du RigVeda.
« Vous les eaux qui réconfortez, apportez-nous la force, la grandeur, la joie, la vision. Souveraine des merveilles, je vous demande remède. Vous les eaux, donnez sa plénitude au remède afin qu’il devienne une cuirasse pour mon corps et qu’ainsi longtemps je puisse voir le soleil. Vous les eaux, emportez le mal que j’ai commis ».
   L’eau est donc un remède à la fois pour le corps et la vie de l’âme. Cette approche offre un exemple de la conception d’une continuité corps-esprit dans la pensée de l’Inde.
La Brihad Aranyaka met en évidence le lien intime, substantiel, entre la vie et l’eau :
« Les eaux sont miel pour tous les êtres, et pour les eaux tous les êtres sont miel », le miel étant conçu comme une substance nutritive par excellence.

•    Eau vivante –sonore
   La racine sanscrite SR qui signifie ruisseler, s’écouler, a donné ces mots bien connus : sara, l’écoulement du fleuve (samsâra, fleuve du devenir, ruissellement de l’existence, non seulement dans l’espace d’une vie, mais bien au-delà parce qu’il s’agit du « retour » dans le cycle infini des existences) ; sari, la rivière, le Gange par excellence, et le vêtement fluide dont se revêtent les femmes ; Sarasvati, déesse du flot de la parole et, à l’origine, la déesse des rivières.
   L’eau symbolise également l’éphémère de toute existence. « La vie, une goutte de rosée, une bulle à la surface de l’eau, un torrent qui dévale la montagne emportant tout sur son passage, la trace faite par un bâton dans l’eau », dit l’Anuttara Nikaya, texte bouddhique.
   Un autre texte du bouddhisme ancien, exprime la même prise de conscience : il évoque la vie comme une rivière impétueuse et profonde, dont les deux rives sont glissantes et le milieu insondable.
   La racine UND a donné onde, ondoyer, hydre, hydrographique.
   VARSH qui signifie verser a donné le mot varsha : la pluie et les moussons, mais aussi celle qui verse, le Gange qui s’écoule sur la terre et qu’il est important d’évoquer afin de le rendre propice et qu’il ne dévaste pas la terre et les moissons par son puissant déferlement.
   De NAD, qui signifie résonner, dérive nada, le son mais aussi nadi, les rivières. NAD et NAND ont une étymologie commune, or NAND signifie se réjouir (ananda, béatitude). De fait, le concept de joie est très présent dans la métaphysique de l’Inde puisque l’absolu est conçu comme « être, conscience et béatitude », sat cid ânanda.
   Un passage du Matsya (poisson) Purana met au premier plan la joie en évoquant le Gange : « Les dieux t’appellent la réjouissante, le parterre de lotus, la procréatrice, celle dont le corps est l’univers, l’immortelle, la bienfaisante, la protectrice du savoir, la très apaisante, voilà tes saints noms ». Nand exprime la joie à l’instar du murmure de l’eau, toujours joyeux.

 

Eau-passage
   L’eau, en tant que passage et métamorphose, fait passer au-delà de ce qui est en mouvement, et ramène à la source de la vie. Le rite y contribue. Cela est exprimé par tîrtha, le gué sacré, qui vient de la racine TR, traverser, qui a donné dans les langues qui nous sont proches, tra, trans. L’hindou se recueille dans l’eau, s’immerge dans l’eau. Il se réapproprie la puissance de vie originelle, une fois immergé dans le Gange. Trois images sont à retenir dans la métaphysique de l’Inde, sur ce thème de l’eau comme passage et surtout de passage survenant à l’intérieur de soi-même vers une métamorphose :
- La remontée vers la source, c’est-à-dire coïncider avec son origine.
- Le passage vers l’autre rive, qui signifie surmonter, passer au-delà des tourbillons de l’existence.
- Le fleuve qui se jette dans l’océan pour retrouver l’unité, une fois les multiples courants fondus dans une même eau.

 

Conclusion

   Il est toujours étonnant de découvrir comment des textes plusieurs fois millénaires ont pu formuler de façon si intuitive et imagée le mystère de la vie. À travers l’élément « eau », métaphore de la vie sous tous ses aspects, positifs et négatifs, l’Inde ancienne conçoit l’univers comme une globalité, et prend conscience du cycle cosmique de l’eau. Ainsi l’eau relie le mythe et la réalité.
   En conclusion de ce bref parcours parmi les mots et images de l’eau, citons le terme sanscrit rahi signifiant à la fois le trésor, l’eau, l’humidité, le suc et le nectar, et rassemblant aussi toutes les vertus du Gange, figure mythique essentielle de l’Inde.

Recueil de notes par Françoise Vernes